DANEMARK


DANEMARK
DANEMARK

Peuplé de 5 135 409 habitants au 1er janvier 1990, avec une densité de 119,2 habitants au kilomètre carré, le Danemark s’étend sur une superficie de 43 092 kilomètres carrés, comprenant la péninsule du Jylland (en allemand Jutland) et 406 îles qui représentent 32 p. 100 du territoire mais dont les trois quarts demeurent inhabités. Les principales sont Sjaelland (Seeland, 7 448 km2), Fyn (Fionie, 3 485 km2), Møn, Falster, Lolland et, plus à l’est, Bornholm. Des détroits qui séparent ces îles (Petit Belt, Grand Belt, Sund), c’est le Sund qui a toujours connu la plus grande activité; là se trouve en effet Copenhague (København), la capitale, qui est l’agglomération la plus importante (1 337 114 hab.) du royaume. La souveraineté danoise s’exerce par ailleurs sur l’archipel des Faerøer (Féroé, 1 398 km2, 47 485 hab.), au nord de l’Écosse, et sur le Grønland (Groenland, 2 175 600 km2, 55 553 hab.) qui ont obtenu leur autonomie interne respectivement en 1948 et en 1979.

Le territoire ainsi délimité a été occupé depuis les origines de l’histoire par des peuples germaniques. Beaucoup ont pris part aux grandes migrations qui se sont déroulées entre le IIe siècle avant J.-C. (Cimbres, Teutons) et le Ve siècle de notre ère (Érules, Jutes, Angles). C’est seulement lors de l’accalmie du VIe siècle qu’apparaissent les Danois, dans les îles de Sjaelland et de Fyn. Bientôt, ce peuple nordique imposa son autorité sur toutes les régions que l’on regroupera (à partir du IXe s.) sous le nom de Danemark: le Jylland, l’archipel et la Suède méridionale. Malgré une grande diversité des milieux géographiques et des divergences dialectales prononcées, l’unité du peuple danois n’a jamais depuis lors été mise en cause.

L’hétérogénéité territoriale du Danemark ne l’a pas empêché de jouer à plusieurs reprises un rôle important, dû notamment à sa position géopolitique, qui lui permit de s’imposer comme la première puissance nordique. Ce fut d’abord, au début du XIe siècle, l’empire dano-anglais de Knut le Grand, puis, à partir de la fin du XIIe siècle, la poussée des Valdemar en direction de l’Estonie et de la Courlande. L’apogée de la puissance danoise est marquée par l’Union de Kalmar (1397) plaçant l’ensemble des royaumes scandinaves sous sa domination. Au cours du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, et bien qu’il eût perdu la Suède en 1523, le Danemark, qui contrôlait les échanges entre la Baltique et la mer du Nord grâce à la douane royale du Sund (fondée en 1429) et qui exportait les produits agricoles des grands domaines de l’aristocratie foncière, connut une période de prospérité. Cependant, les guerres désastreuses contre la Suède mirent un terme à cette suprématie qui, au milieu du XVIIe siècle, n’était plus qu’illusoire. La monarchie, dont l’assise économique s’était renforcée par la récupération des biens ecclésiastiques après la Réforme, arracha aux nobles tous les pouvoirs politiques dont ils s’étaient emparés et imposa un régime absolu (1660). Tout espoir de revanche sur la Suède se heurtant aux intérêts des grandes puissances, le Danemark s’efforça d’affermir, au cours du XVIIIe siècle, son emprise sur les duchés auxquels il dut renoncer en 1864 et dont il ne récupéra que la partie septentrionale en 1920.

C’est au cours de cette période de repli que se façonnera l’image du Danemark contemporain dans le cadre institutionnel de plus en plus libéral, défini par les Constitutions de 1849, de 1866, de 1915 et de 1953, et en dépit de crises économiques comme celle de 1930-1933. Cette image est celle d’une social-démocratie tolérante enracinée dans un monde rural instruit et performant, utilisant les retombées bénéfiques de la croissance économique pour assurer aux citoyens l’un des plus hauts niveaux de vie et l’un des systèmes de protection sociale les plus complets et les plus équitables du monde.

Cependant, pour de petits États comme le Danemark, la Seconde Guerre mondiale et la nouvelle distribution des forces qui en résulta en Europe avaient sonné le glas de l’isolationnisme qui avait prévalu jusqu’alors tant sur le plan stratégique que sur le plan économique. Faute d’un arrangement qui aurait conduit à un rassemblement des pays scandinaves, le Danemark dut donc adhérer à l’O.T.A.N. en 1949, et à l’Association européenne de libre-échange en 1960, puis au Marché commun en 1972. Par ailleurs, les séquelles économiques des deux chocs pétroliers de 1973 et de 1980 ainsi qu’une certaine sclérose du modèle scandinave traditionnel jointe à une absence persistante de majorité parlementaire, en dépit de l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 1982, conduisent à s’interroger aujourd’hui sur le futur d’un type de société qui – mais il n’est pas le seul – se trouve à la recherche aussi bien d’un second souffle que d’un nouveau projet. La reconstruction économique de l’ancienne R.D.A. et le retour à l’indépendance des États baltes peuvent lui en fournir l’occasion.

1. De la Baltique à la mer du Nord

Le pays

On ne peut comprendre le relief du Danemark sans évoquer l’énorme calotte de glace qui l’a recouvert aux temps quaternaires et dont le poids l’écrasait; aussi le Nord, où la calotte était plus épaisse, une fois délivré de ce poids, s’est soulevé d’une douzaine de mètres depuis les derniers épisodes glaciaires (mer à Litorina ). Le sol est entièrement composé des matériaux qu’y ont accumulés ces glaciers; le sous-sol, formé de roches crétacées et tertiaires, disparaît complètement; à Bornholm seulement, tout à fait à l’est, apparaissent les roches cristallines du socle fenno-scandien.

L’ossature du Jutland est constituée par un bourrelet, moraine terminale du glacier würmien, qui s’allonge au sud-ouest de la péninsule et forme un alignement de collines. À l’ouest de cette chaîne, les plaines sont faites de débris laissés par une glaciation antérieure (rissienne) et largement étalés. En arrière de la moraine würmienne, dans l’est du Jutland et les îles, on retrouve les traces des reculs successifs du glacier, argiles et sables, fragments de moraines terminales, rubans des os (eskers), buttes de drumlins. Le point culminant se trouve dans le Jutland: Ejer-Bavnehøj (172 m).

À l’ouest, la côte est basse, bordée de dunes et régularisée par les courants littoraux. Vers le nord, la mer pénètre très profondément dans les terres (Limfjord) et, de la mer du Nord au Kattegat, transforme en île l’extrémité de la péninsule. Sur la côte orientale du Jylland et dans les îles, les limites de la terre et de la mer se sont déplacées au cours du Quaternaire: le Jutland fut alors parfois soudé à la péninsule scandinave. Dans ces terrains tendres, l’érosion est rapide; les contours récents des littoraux sont encore mal régularisés, échancrés de larges baies, de profonds golfes, et représentent 7 313 kilomètres de côtes, dix fois ce qui serait normal pour une masse compacte de même superficie. À ces rivages aboutissent des fleuves très courts et lents: le Gudenå (ou Gudenaa) dans le Jutland a 158 kilomètres de long.

Dans un pays ainsi baigné par les eaux, le climat est assez frais, soumis aux influences atlantiques, sensible aussi au voisinage de la Baltique. Bien que les températures moyennes mensuelles restent presque toujours supérieures à 0 0C, on observe une centaine de jours de gel et le thermomètre a pu descendre jusqu’à 漣 31 0C. En été, la moyenne mensuelle ne s’élève guère au-dessus de 16 0C et le climat, dans l’ensemble, reste très tempéré. Les précipitations sont modérées, autour de 600 à 700 millimètres par an, plus abondantes en été et en automne, insuffisantes parfois pour les céréales au printemps. Naturellement, elles diminuent, comme les caractères océaniques, du Jutland vers les îles.

Une agriculture fondée sur l’élevage et orientée vers l’exportation

La production agricole dépasse largement les besoins locaux. Les deux tiers de cette production sont exportés, ce qui fait du Danemark l’un des tout premiers exportateurs mondiaux de denrées alimentaires. Depuis 1950, pourtant, la part des agriculteurs dans la population active est tombée de 21 à 5,9 p. 100. Le nombre total des exploitations, en grande majorité familiales, est de 79 388, avec une superficie moyenne de 35 hectares. L’agriculture ne représentait plus en 1990 que 4,5 p. 100 du P.I.B. danois.

Bien que certaines terres aient été mises en culture depuis le Néolithique, cette réussite n’a pas été atteinte grâce à des terres ou à un climat exceptionnels, même si, à l’exception des dunes, des marais côtiers ou des collines morainiques du Jylland, les boues glaciaires contiennent une forte proportion de calcaire raclé sur les fonds baltiques, et si les argiles marines sont fertiles. Elle s’explique par l’important travail accompli par les paysans dans le domaine de la qualité et de la diversité des produits grâce à l’enseignement des hautes écoles populaires (folkehøjskoler ) et à l’existence d’un puissant mouvement coopératif qui distribue 75 p. 100 de la production agricole.

La surface cultivée occupe 62 p. 100 du territoire, ce qui est exceptionnel. Les céréales en représentent 52,6 p. 100, contre 11,7 p. 100 pour les prairies et les fourrages artificiels. L’orge, avec 5 millions de tonnes en 1990, est la principale culture céréalière devant le blé (3 950 000 t) et le seigle (487 000 t). Les rendements sont très élevés: 74,3 quintaux à l’hectare pour le blé d’hiver et 53,6 pour l’orge. Une bonne partie de ces céréales est utilisée pour nourrir les animaux. Il en est de même pour les plantes à tubercule, comme les betteraves fourragères (6 827 000 t), contre 3 533 000 tonnes pour les betteraves sucrières et 1 314 000 tonnes pour les pommes de terre. Il a été enfin récolté 20 411 000 tonnes de fourrages verts, notamment dans le Jylland. Les cultures maraîchères (essentiellement carottes) et fruitières se sont beaucoup développées pour répondre aux besoins d’une population à haut niveau de vie, de plus en plus urbanisée. Les pommes représentent environ 70 p. 100 de la production fruitière.

La forêt couvre 12 p. 100 du pays sur les sols les plus inhospitaliers. Les conifères, que l’on trouve principalement dans le Jylland, en constituent les deux tiers alors que, dans l’archipel, dominent les espèces à feuilles caduques et notamment les hêtres. La production atteint 2 101 800 mètres cubes de bois.

L’élevage constitue l’élément principal de la production agricole: 65 p. 100 en valeur. Il y avait ainsi 2 239 097 bovins en 1990. Cependant, à cause des primes à l’abattage accordées pour réduire les excédents européens de produits laitiers, leur nombre ne cesse de diminuer (700 000 têtes environ depuis 1980). La race pie noire progresse aux dépens de la traditionnelle race rouge. Le lait constitue la principale ressource. La production se maintient au niveau de 4 742 000 tonnes, soit une moyenne impressionnante de 6 231 kilogrammes par bête. Ce lait est ramassé par des laiteries coopératives qui ravitaillent les villes, fabriquent du beurre (93 000 t) et surtout du fromage (295 000 t). Le petit lait est ristourné pour l’élevage des porcs. Les coopératives, qui exercent un contrôle sanitaire sur les animaux, rassemblent à peu près tous les producteurs, ce qui corrige dans une certaine mesure les inconvénients de la petite propriété.

Mais on s’attache de plus en plus à la production de viande, notamment celle de porc. Les porcs, qui étaient au nombre de 4 800 000 en 1954, sont 9 497 219 en 1990. Ils sont le résultat d’un croisement des races danoises et du Yorkshire, destiné à fournir une viande maigre pour le bacon. La production de celle-ci est de 1 260 000 tonnes, dont une grande partie est exportée en Grande-Bretagne. Il s’y ajoute 219 000 tonnes de viande de bœuf et de veau. Comme les laiteries, les abattoirs ont le caractère de coopératives. Il faut ajouter à ces types d’élevage celui des volailles, pratiqué surtout dans de petites exploitations (15,5 millions de poulets donnant 131 000 t de viande), ainsi que des fermes à visons fournissant 10 millions de peaux.

Même si les petits et moyens propriétaires, qui ont bénéficié du partage des terres en 1919, disposent des techniques les plus évoluées et sont encadrés, au sein des coopératives, par des conseillers agricoles compétents, ces résultats ne doivent pas nous faire oublier que la situation des agriculteurs danois s’est sensiblement détériorée, comme en témoigne la disparition de nombreuses fermes au cours de ces dernières années (on en dénombrait 148 512 en 1970). À cela s’ajoute le vieillissement. La moyenne d’âge est aujourd’hui de 51 ans, et près de 70 p. 100 des agriculteurs ont plus de 45 ans. Laminés, enfin, entre les pressions exercées par Bruxelles, la hausse des coûts de production et la fiscalité propre au Danemark, les agriculteurs voient leur revenu diminuer sans cesse.

Le pêche, un secteur non négligeable

Par le volume de ses prises (1 381 488 t en 1990, pour une valeur de 3 332 293 couronnes), le Danemark, malgré une diminution sensible de ses prises, arrive encore au seizième rang mondial. Les poissons destinés à la fabrication d’huile, de farine et d’aliments représentent 75 p. 100 du poids, mais seulement 17 p. 100 de la valeur des prises. Parmi les poissons comestibles, la morue l’emporte nettement en valeur sur le hareng et le carrelet, tandis que les crevettes et les homards en représentent 11 p. 100. La pêche fait vivre moins de 15 000 personnes, dont la majorité à temps complet. La flotte ne compte plus que 2 839 unités, dont plus de la moitié jaugent moins de 20 B.R.T. (bruto register tons ). Les principaux ports se trouvent sur la côte ouest du Jylland: Esbjerg (555 952 t) est le plus important, devant Thyborøn (226 908 t), Hirtshals (149 566 t), en perte de vitesse, et Skagen (132 640 t).

Une industrie hautement spécialisée vouée à l’exportation

Les ressources propres du Danemark ne semblaient guère le porter à des industries autres qu’agricoles: pas de fer ni de charbon, peu de bois; les rivières sont peu exploitables; il faut recourir à l’électricité thermique à base de charbon et de fuel importés. Aussi, fondant son économie sur le libre-échange dès le début du XIXe siècle, le Danemark avait préféré tirer parti d’une agriculture florissante et importer les produits fabriqués. Grâce à l’importation des matières premières qui lui manquaient, le Danemark est devenu, au cours des années soixante et soixante-dix, un pays tirant davantage ses ressources de l’industrie, qui, avec le bâtiment, emploie 25 p. 100 de la population active, constitue 25 p. 100 du P.I.B. et exporte plus du tiers de sa production.

Sur le plan énergétique, depuis la mise en valeur des gisements de pétrole et de gaz de la mer du Nord, la situation s’est sensiblement améliorée. En 1989, leurs productions se sont respectivement élevées à 5,5 millions de tonnes et 2,9 milliards de mètres cubes, ce qui couvre une proportion croissante des besoins énergétiques du pays et a conforté le gouvernement danois dans sa volonté d’ajourner l’implantation de centrales nucléaires.

L’industrie, dominée par les moyennes et les petites entreprises, employait en 1989 393 000 personnes (bâtiment non compris). D’abord concentrées autour de Copenhague, elles ont essaimé dans le reste du pays, notamment sur la côte orientale du Jylland.

Si l’on englobe le conditionnement des produits carnés, laitiers et de la pêche, le secteur agro-alimentaire à lui seul représente environ le tiers du chiffre d’affaires de l’industrie danoise. Avec plus de 10 millions d’hectolitres, le Danemark est également l’un des producteurs européens de bière (Carlsberg, Tuborg). On note aussi une importante activité dans les domaines de la meunerie, de la panification, de la biscuiterie et du sucre. Les fabriques de cigarettes ont dépassé les 10 milliards d’unités, alors que celles de cigares, héritières d’une longue tradition, connaissent une incontestable régression. Il existe, enfin, une forte production de tourteaux et de farines destinés à l’alimentation du bétail, ainsi que d’engrais.

Les industries textiles traitent les fibres naturelles ou artificielles importées; elles sont installées dans toutes les grandes villes; mais la bonneterie, assez récente, s’est concentrée autour de Herning dans le Jylland. Les industries chimiques sont extrêmement variées et elles vont de la pétrochimie aux médicaments (insuline et enzymes industrielles), en passant par les engrais et les articles en matière plastique. La légère reprise dans le bâtiment s’est répercutée sur la production des cimenteries (environ 2 Mt). Le Danemark, qui a fait une percée dans le secteur des jouets (Lego), jouit d’une réputation flatteuse dans les domaines de la fabrication des meubles, des tissus d’intérieur, des tapis et de la vaisselle (la Manufacture royale de porcelaine de Copenhague fut fondée en 1775), caractérisés par un «design» où la fonction engendre l’harmonie des formes.

Ce sont, cependant, les industries métallurgiques qui viennent au second rang. Avec l’électricité et l’électronique, elles réalisent plus du tiers du chiffre d’affaires de l’industrie danoise. Dans ce secteur aussi, la diversification, l’innovation et la valeur ajoutée sont les principes mis en œuvre. La sidérurgie connaît de grosses difficultés, mais la construction navale arrive à se maintenir sur des créneaux spécifiques (ferry-boats, plates-formes pétrolières) face à la concurrence étrangère. Il en va de même des équipements hydrauliques et thermiques (Danfoss), des compteurs, des machines-outils, de la bureautique et de la haute fidélité (Bang & Olufsen).

Un commerce extérieur actif mais toujours déficitaire

Alors que, depuis 1974, les importations d’hydrocarbures pesaient lourdement sur le commerce extérieur du Danemark, la baisse des prix du pétrole, jointe au développement de la production interne, a permis de redresser la situation. Si la balance des comptes demeure légèrement négative, il n’en va pas de même de la balance commerciale: depuis 1987, les exportations (215 611 millions de couronnes en 1990, soit environ 31 p. 100 du P.I.B.) l’emportent sur les importations (195 394 millions de couronnes). Plus de la moitié des échanges se font avec les autres pays du Marché commun, notamment avec l’Allemagne réunifiée qui est devenue de loin le premier fournisseur et le premier client du Danemark.

Les importations sont principalement constituées par les matières premières, les produits semi-ouvrés (37 p. 100), les machines (11 p. 100), les véhicules et les produits de consommation courante (24 p. 100). Les principaux fournisseurs du Danemark sont, dans l’ordre, l’Allemagne (22 p. 100), la Suède (11 p. 100), le Royaume-Uni (8 p. 100), les États-Unis (6 p. 100) et le Japon (4 p. 100).

Les exportations sont constituées pour près de 70 p. 100 par des produits industriels très diversifiés allant, entre autres, du matériel d’équipement aux meubles, en passant par l’électricité et l’électronique, les textiles et la pharmacie. Le reste est constitué principalement par les produits agricoles, environ 18 p. 100 (viandes, produits laitiers, pelleterie), et de la pêche. Les principaux clients sont, là encore, l’Allemagne (20 p. 100), la Suède et le Royaume-Uni (11 p. 100 chacun), la France et les États-Unis (6 p. 100 chacun), le Japon (4 p. 100).

La flotte danoise (5 354 588 B.R.T. pour 2 315 unités, les bateaux de pêche représentant environ la moitié de celles-ci, mais moins de 3 p. 100 du tonnage) est aux mains de quelques grandes sociétés d’armement (A. P. Møller ou Lauritzen, par exemple). Composée de bateaux modernes, elle s’est adaptée aux nouveaux impératifs du transport maritime (navires frigorifiques, porte-conteneurs, etc.). Le port de Copenhague, aujourd’hui en perte de vitesse (5 617 000 t), est dépassé par les ports pétroliers de Fredericia (7 291 000 t), de Gulfhavn en Vestsjælland (6 302 000 t), de Ensted dans le Sønderjylland (5 975 000 t) et même par Århus, au trafic bien équilibré (6 376 000 t), indice du déplacement du centre de gravité de l’économie danoise. On ne sera pas surpris que le trafic maritime fasse apparaître une prépondérance écrasante des importations (41 964 000 t) sur les exportations (24 736 000 t en 1989).

Kastrup, l’aéroport de Copenhague, dont les capacités d’accueil ont été augmentées, est, avec plus de 6 millions de passagers annuels, l’une des principales plaques tournantes du trafic européen.

La population et les villes

Luthérienne dans sa quasi-totalité, la population danoise a augmenté d’environ 26 p. 100 depuis 1945. Après que la croissance se fut considérablement ralentie au cours des années précédentes, au point d’entraîner une légère diminution, on a pu observer en 1989 un solde naturel positif pour la première fois depuis 1980. Il n’en demeure pas moins que le taux de natalité est tombé de 18,4 p. 1 000 en 1966 à 12 p. 1 000 en 1989 (environ 21 400 avortements légaux), tandis que le taux de mortalité, en légère hausse, passait à 11,6 p. 1 000. Pendant la même période, le Danemark a également enregistré l’afflux d’une population d’immigrés qui, au 1er janvier 1991, se montait à 160 641 personnes, regroupées pour plus de la moitié dans l’agglomération de Copenhague. Si les contingents venus des pays de la Communauté européenne (17 p. 100) et des autres pays nordiques (14 p. 100) sont en régression sensible, il n’en va pas de même des Turcs (19 p. 100) et surtout des Asiatiques, en raison de l’afflux de réfugiés venus d’Iran ou du Vietnam. Ils constituent désormais 24 p. 100 de la population immigrée, ce qui n’a pas été sans provoquer une série de réactions xénophobes dans le pays.

La population danoise, qui compte 49,3 p. 100 d’hommes, est surtout concentrée dans l’archipel (54 p. 100 dont 42 p. 100 pour la Sjaelland et 26,5 p. 100 pour l’agglomération de Copenhague), tandis qu’il ne reste plus qu’à peine 15 p. 100 des habitants pour vivre à la campagne, dans des fermes dispersées gravitant autour d’un village, à la fois centre commercial et siège de coopérative.

À part Copenhague, le Danemark ne compte pas de cités très importantes. Les petites villes sont nombreuses, situées au fond de longs estuaires ou au croisement de routes terrestres et maritimes. Les liaisons entre la Scandinavie et le reste de l’Europe se font dans les détroits, par ferry-boat, mais un pont permet de franchir le Petit Belt à hauteur de Fredericia tandis qu’un ouvrage impressionnant va, par-dessus le Grand Belt, relier enfin par la route Copenhague au reste de l’Europe.

La côte ouest du Jylland ne compte qu’une ville notable (Esbjerg, 81 504 hab.), alors que les autres s’égrènent sur la côte orientale: Ålborg (155 019 hab.), Randers (61 020 hab.), Århus (261 437 hab.), cité dynamique qui est considérée comme la capitale du Jylland, Horsens (55 210 hab.), Vejle (51 263 hab.) et Kolding (57 285 hab.). Herning (56 687 hab.) est la principale ville de l’intérieur. En Fyn, seule Odense (176 133 hab.) a quelque notoriété. En Sjaelland, Helsingør (Elseneur, 56 701 hab.), sur les bords du Sund, et Roskilde (49 081 hab.), la vieille capitale religieuse réactivée par la proximité de Copenhague, parviennent à échapper à la masse écrasante de l’agglomération de la capitale dont la population régresse cependant légèrement depuis 1970 (face=F0019 漣 2 p. 100), contraction qui commence à gagner la banlieue. La ville joue un rôle prépondérant dans la vie du Danemark. Construite à l’origine sur le chenal séparant la Sjaelland de la petite île d’Amager, elle s’est progressivement développée depuis la fin du XIXe siècle et, surtout, depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle a ainsi incorporé des municipalités comme celles de Frederiksberg (85 611 hab.) et Gentofte (65 303 hab.) et s’étend à des villes de banlieue comme Gladsakse (60 882 hab.), Hvidovre (48 748 hab.) ou Lyngby-Tårbaek (49 317 hab.). Si le port franc a stimulé des industries de toutes sortes, il apparaît désormais que, à l’image des autres capitales européennes, la ville connaît avant tout un développement des activités tertiaires. Son influence franchit le Sund pour déborder sur la Suède méridionale, qui ne devrait plus tarder à être reliée à la Sjaelland.

2. Le Danemark médiéval

L’ère des Vikings

L’histoire danoise, jusqu’à l’époque de Charlemagne, n’est guère éclairée que par l’archéologie. On pense cependant qu’ont eu lieu quelques raids maritimes contre la Frise vers 520 et 574, et la tradition épique garde un souvenir confus d’une royauté dont le centre aurait été à Lejre, près de Roskilde. C’est le choc causé par la conquête franque en Saxe qui fait vraiment entrer le Danemark dans l’histoire. Le pouvoir y était souvent partagé entre des roitelets, dont les uns traitèrent avec les Francs tandis que d’autres préparaient une réaction militaire qui constitue l’une des racines du mouvement des Vikings. L’un de ces rois, Godfred, barre l’isthme jutlandais à sa base par un rempart en terre, le Danevirke, qui a représenté jusqu’au XIXe siècle dans la conscience danoise la frontière idéale du pays face au monde allemand. Les IXe et Xe siècles sont dominés par les expéditions maritimes qui implantent des dominations danoises en Angleterre orientale (Danelaw) et en Normandie. De leurs répercussions intérieures, on connaît surtout l’aspect économique, que concrétise la naissance d’une première grande ville, enrichie par le commerce de traite, Hedeby (Haithabu), près de l’actuelle Schleswig (en danois, Slesvig).

Sous l’effet de contacts accrus avec l’Occident, des changements profonds ont lieu dans le deuxième tiers du Xe siècle. Une royauté dont le foyer est à Jelling (Jutland) réunifie le Danemark et impose un protectorat passager à la Norvège méridionale et aux Slaves (Vendes) de la côte polonaise. Son premier représentant, Gorm l’Ancien, souche de la dynastie qui règne encore aujourd’hui, est païen, mais son fils, Harald Blaatand («à la Dent bleue»), accepte vers 965 le christianisme venu d’Allemagne et célèbre l’événement par un monument exceptionnel, la «grande pierre de Jelling», ornée d’inscriptions runiques et d’un grand relief de la crucifixion. Une organisation militaire très stricte, révélée par la fouille récente de grands camps d’entraînement (Trelleborg, Aggersborg, Fyrkat), permet au fils de Harald, Svend (ou Sven) Tveskæg («à la Barbe fourchue»), de conquérir entièrement l’Angleterre, lorsque déferle la seconde vague du mouvement des Vikings. Knut (ou Knud) le Grand, fils de Svend, règne de 1016 à 1035 sur un empire bicéphale qui joint au Danemark et à l’Angleterre une certaine suprématie sur la Norvège et des parties de la Suède. Le lien noué avec l’Angleterre eut une importance capitale, dans les domaines religieux (achèvement de la conversion), intellectuel, économique (apparition de villes, de la monnaie) et politique: aussi quand la mort de Knut eut rompu ce lien, la grande préoccupation des rois danois fut-elle pendant une génération encore de le rétablir. La conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066 mit fin à ces espoirs et prépara un changement décisif d’orientation. Le Danemark rompit avec les formes de pensée et d’organisation propres à l’époque des Vikings et entra délibérément dans la chrétienté latine. En même temps, nous commençons à connaître son histoire de l’intérieur, car, à la différence du monde norvégien, aucune tradition solide n’y a survécu sur les périodes antérieures à l’adoption du latin comme langue écrite.

Naissance d’un État occidental

De la fin du XIe à la fin du XIIe siècle, la royauté danoise évolua lentement pour se rapprocher des États occidentaux, allemand, anglais, et parfois français. Une culture latine souvent brillante se développe dans le clergé, le style roman est adopté. D’excellents architectes tirent parti de modèles allemands, anglo-normands ou même lombards pour édifier des chefs-d’œuvre originaux, comme les cathédrales de Lund et de Ribe. Le pays se couvre d’églises de pierre, puis de brique, et de monastères bénédictins et cisterciens. Un archevêché est créé à Lund en 1103. Les villes se multiplient. L’aristocratie rurale, qui détient l’autorité locale, entre dans les cadres féodaux et se mue en chevalerie. Cependant la Couronne, jusque vers 1160, reste l’objet de violentes disputes et doit souvent reconnaître une suprématie allemande. L’État est en retard sur la société.

Avec l’«ère des Valdemar» (1157-1241), le Danemark accède à la pleine égalité avec les monarchies occidentales. C’est la plus brillante période de son histoire médiévale, celle où culmine sa culture. Elle est marquée par une collaboration étroite de la Couronne, de l’Église et de l’aristocratie. Absalon, évêque de Roskilde (1158-1191) et archevêque de Lund (1178-1191), ancien élève des écoles de Paris, incite son clerc Saxo Grammaticus à doter le pays d’une histoire plongeant dans le passé mythologique, écrite en un latin élégant et sûr. Sur un de ses domaines, le même Absalon fonde en 1167 Copenhague, le «port des marchands». La cathédrale de Roskilde est reconstruite à la française. Les lois provinciales sont mises par écrit, et la loi de Jutland (1241) est dotée d’un prologue énonçant les principes d’un droit fondé sur la raison. Valdemar Ier le Grand (1157-1182) inaugure, sous couleur de croisade, une politique d’expansion dans le domaine baltique, conquérant l’île de Rügen et des points d’appui sur la côte poméranienne; Valdemar II Sejr («le Victorieux», 1202-1241) établit sa domination sur le nord de l’Estonie et y fonde Tallinn. Mais ces dépendances ne purent être tenues longtemps face à la vigueur extrême de l’expansion allemande. Valdemar II voulut lutter directement contre celle-ci en Holstein et échoua tragiquement: sa défaite à Bornhöved en 1227 inaugure une nouvelle ère de troubles.

Entre 1241 et 1340, les alliances qui avaient permis les succès de l’ère des Valdemar se dénouent. Les rois entrent dans des luttes inexpiables avec les archevêques Jacob Erlandsen (1256) et Jens Grand (1294). La Couronne perd son autorité sur une noblesse aussi ambitieuse que divisée; en 1286, le roi Erik Klipping est assassiné et les plus grands noms de l’aristocratie, condamnés comme meurtriers, engagent la guerre civile. Bientôt la classe dirigeante est colonisée par une chevalerie immigrée du Holstein et du Mecklembourg qui accapare places et revenus, tandis que les villes comptent de plus en plus de bourgeois allemands. Vers 1330, le Danemark semble menacé de dissolution: il doit céder au roi de Suède ses provinces orientales, et les coteries holsteinoises s’y battent en liberté en l’écrasant de taxes.

L’Union du Nord

Un roi sans scrupule, mais d’une singulière capacité, Valdemar IV Atterdag (1340-1375), sut rétablir la situation sur des bases toutes nouvelles, en profitant des faiblesses des autres États scandinaves et en canalisant à son profit la brutale énergie de l’aristocratie guerrière. Il récupère la Scanie (1360), puis se jette sur l’île suédoise de Gotland, massacre son armée de paysans et pille son grand port, Visby (1361). Le Danemark gardera jusqu’au XVIIe siècle cette clef de la Baltique. En même temps, le mariage de la fille de Valdemar, Marguerite, avec Haakon VI Magnusson, roi de Norvège, prépare l’union de toutes les couronnes du Nord. Une série de hasards dynastiques et la complicité des clans aristocratiques la feront tourner au profit du Danemark (1376).

Régente pour son fils, puis pour son neveu, la reine Marguerite gouverna durant une génération (1375-1412) une Scandinavie unie par sa seule personne. Même quand les pourparlers de Kalmar (1397) lui eurent donné une forme juridique, d’ailleurs fort sommaire, l’Union respecta l’autonomie interne absolue des trois royaumes. Le peu de cohésion qu’elle eut lui vint de la prépondérance militaire danoise, de l’influence économique et culturelle de la Hanse et de la concordance des intérêts dans les milieux dirigeants des trois aristocraties. Au Danemark, les villes et la noblesse en furent les principales bénéficiaires, la paysannerie en porta le poids fiscal, qui fut élevé, l’autonomie de la culture danoise fut largement sacrifiée.

Les rois de l’Union résidèrent le plus souvent au Danemark, mais le meilleur de leur temps fut absorbé par la tâche impossible de maintenir les Suédois dans l’obéissance (la fidélité norvégienne ne soulevait pas tant de difficultés). Dans le Sud, ils durent tolérer la réunion, sous des comtes allemands, du Holstein et du Jutland méridional (Slesvig, en allemand Schleswig), origine d’un problème qui empoisonna jusqu’au XXe siècle les relations germano-danoises. La transmission de la Couronne en ligne féminine amena au XVe siècle des Allemands sur le trône, Christophe III de Bavière (1440-1448), puis Christian Ier d’Oldenbourg (1448-1481), dont la descendance régna jusqu’en 1863. Christian Ier et son fils Hans, ou Jean (1481-1513), menèrent avec un certain succès une politique de prestige européen: pèlerinage à Rome (1474), établissement d’une vraie capitale à Copenhague, fondation dans cette ville d’une université (1479) et introduction de l’imprimerie (1489). Mais le fils de Hans, Christian II (1513-1523), esprit brillant mais instable, compromit tout par sa brutalité. Une tentative de reprise en main de la Suède s’acheva avec le «bain de sang de Stockholm», assassinat juridique de 82 chefs du parti hostile à l’Union (1520); trois siècles d’hostilités inexpiables et l’indépendance suédoise en découlèrent. Au Danemark même, l’absolutisme de Christian II amena sa déposition en 1524. Presque aussitôt la Réforme fit son apparition, sous la forme luthérienne, qui confirma durablement la prépondérance culturelle allemande. Cependant, certaines des principales conséquences de l’Union subsistèrent: les rois danois gardèrent jusqu’en 1814 le gouvernement de la Norvège, jusqu’en 1944 celui de l’Islande, et le Groenland (en danois, Grønland) et les îles Féroé (ou Faeroe; en danois, Faerøerne) relèvent toujours du Danemark.

L’évolution de la société danoise

La société danoise subit au temps de l’Union de profondes transformations. Jusqu’au XIIe siècle, un paysannat libre, réuni périodiquement en assemblées, sous la direction d’une aristocratie indigène, jouait le rôle décisif et constituait l’essentiel de l’armée. Au XVe siècle, le Danemark est devenu une société très hiérarchisée: une noblesse militaire, d’origine le plus souvent allemande, y tient de la Couronne des fiefs (len ), d’ailleurs révocables, y bâtit des châteaux et y domine un paysannat attaché à la glèbe, dépourvu de tout rôle politique ou militaire. L’armée est surtout formée de nobles et de mercenaires. Les villes, dont le nombre a beaucoup augmenté, mais qui restent pour la plupart fort petites, imitent les structures des villes de l’Allemagne: gouvernement par une oligarchie de marchands et d’artisans souvent d’ascendance allemande, que représentent des bourgmestres assistés d’un conseil, établissement de guildes, luttes pour établir un monopole commercial sur les campagnes d’alentour, architecture de brique à grands pignons décorés de motifs en tuyaux d’orgue. Le grand commerce est dominé par la Hanse, surtout par Lübeck, mais au Danemark cette prépondérance est plutôt bénéfique pour l’économie indigène, à qui elle procure des marchés. Les rois de l’Union ont tiré grand profit de l’intensification des échanges entre Baltique et mer du Nord: une série de villes s’est développée sur les détroits (Copenhague, Elseneur, Malmö, Landskrona, Hälsingborg) et, à partir de 1429, une douane levée sur les navires qui franchissent l’Øresund assure des revenus élevés (elle a duré jusqu’en 1857). Pour un temps, la côte sud-ouest de la Scanie devient un des foyers majeurs du commerce européen: la pêche au hareng y assemble chaque année depuis le XIIIe siècle, autour de Skanör et de Falsterbo, des foules immenses de marins et de négociants allemands. À un moindre degré, la vente en Allemagne des bœufs et des chevaux devient pour quatre siècles la base de l’économie jutlandaise.

Malgré l’importance des infiltrations allemandes dans la langue, la culture danoise garde sa vigueur, attestée par la floraison des ballades populaires (folkeviser ). Mais le rôle des clercs danois dans la pensée européenne est plutôt en déclin et l’art danois suit les modes allemandes. Les ateliers hanséatiques envoient au Danemark d’admirables sculpteurs (Bernt, Notke, Claus Berg), tandis que des peintres locaux d’une verve extrêmement féconde couvrent les églises de leurs fresques.

3. Histoire moderne et contemporaine

La Réforme et la libération des Hanséates

Au début du XVIe siècle, le Danemark comprenait, avec la lointaine Islande et le Groenland, le Jutland et les îles de Fionie, de Seeland, de Laaland (Lolland), la Norvège, les provinces méridionales de la Suède et des territoires allemands comme le duché de Schleswig. Sa population, clairsemée, était très active; dans la capitale Copenhague, dans Bergen, port hanséatique, en Norvège, ou dans d’autres ports tels Aalborg, Aarhus, Flensborg, Altona, une bourgeoisie marchande et un peuple de pêcheurs de harengs s’affairaient; à l’intérieur des terres, pays de culture de céréales, de lin, de chanvre, d’élevage de chevaux et de bœufs, la noblesse terrienne exploitait durement le paysan, réduit à un état voisin du servage, les tenanciers étant bientôt obligés de posséder des sauf-conduits pour circuler.

Le pouvoir royal des Oldenbourg était limité par le Rigsraad, conseil aristocratique, par la noblesse, par l’Église, qui possédait un tiers des terres danoises, et par la bourgeoisie de plus en plus puissante.

De 1513 à 1523, Christian II chercha à prendre appui sur cette dernière et même, dans une certaine mesure, sur la paysannerie, contre la noblesse et le clergé. Il voulait refaire l’Union scandinave médiévale. Mais la Suède entendait se donner son propre régent en la personne de Sten Sture. Christian II, pour se débarrasser de la tutelle hanséatique, envahit la Suède, décima la haute noblesse dans le «bain de sang de Stockholm», rendant désormais impossible l’Union dano-suédoise. Alors la noblesse danoise, menacée dans ses privilèges, l’obligea à quitter le royaume.

Son oncle, Frédéric Ier (1523-1533), lui succéda. En même temps, la Réforme luthérienne s’imposait. Dès 1530, les réformés se réclamaient de la Confession de Copenhague. La victoire de Christian III (1534-1559), fils de Frédéric Ier, sur Christian II et les Lübeckois de Wüllenwewer, assurait la sécularisation des biens ecclésiastiques au profit de la Couronne (1536). Trois ans plus tard, l’organisation ecclésiastique était établie et la monarchie était consolidée par Jean Friis, qui instituait une vigoureuse administration nobiliaire centralisée et une administration provinciale; mais la «guerre des comtes» avait ravagé et ruiné le pays.

Au milieu du XVIe siècle, la montée des prix eut pour corollaire l’enrichissement de la monarchie et de la noblesse. La royauté comme l’aristocratie agrandirent leurs domaines, à tel point que, en 1650, 6 p. 100 du sol arable seulement devaient rester entre les mains de la paysannerie libre, tandis que les prestations en nature et en travail s’alourdissaient pour les paysans dépendant de la Couronne et de la noblesse.

Cependant que de beaux châteaux s’édifiaient, l’agriculture se développait grâce à des exportations croissantes de blé et de bétail vers l’Europe centrale et méridionale. Le trafic baltique s’intensifia et le Trésor royal s’enrichit du péage du Sund, perçu à Elseneur sur tous les navires traversant les détroits, qu’acquittaient régulièrement les principaux usagers, Hanséates et Hollandais. La Norvège, de son côté, accrut son commerce de bois et de poisson.

Loin de l’empêcher, ces transformations et ces améliorations ne firent qu’exacerber la rivalité dano-suédoise. Frédéric II (1559-1588) soutint contre la Suède une guerre de sept ans (1563-1570), et la paix de Stettin accorda aux Suédois l’exemption du péage du Sund pour leurs navires. Mais le conflit avait permis à la monarchie d’accentuer son emprise sur le peuple en exigeant un nouvel impôt (lastetold ) qu’elle continua à percevoir ensuite. Après la guerre dano-suédoise, Frédéric, grand bâtisseur, créa une marine qui mit fin à la domination des villes de la Hanse quand la Baltique fut devenue l’une des voies commerciales les plus fréquentées de l’Europe. Aux environs de 1600, on comptait en moyenne 5 200 navires franchissant dans l’un et l’autre sens le détroit du Sund, trafic qui augmentait d’autant le produit du péage.

Mercantilisme et absolutisme dano-norvégien

Le règne de Christian IV

Ainsi, au début du XVIIe siècle, sous Christian IV (1588-1648), la monarchie dano-norvégienne apparaissait-elle riche, le péage étant considéré comme propriété personnelle du roi. En revanche, la pêche déclinait et la navigation était entre les mains des Hollandais, successeurs des Hanséates, grands intermédiaires du marché baltique. Le Danemark déploya de grands efforts pour jouer un rôle à la mesure de sa puissance financière, et spécialement pour concurrencer les Hollandais. En 1616, à l’instar des Provinces-Unies, fut fondée la Compagnie à monopole des Indes orientales, contrôlée par le roi, avec établissement du comptoir de Tranquebar. Les industries de la laine et de la soie furent développées dans des manufactures, afin de fournir les éléments d’un commerce d’exportation, grâce aux capitaux apportés par la Couronne; les guildes virent leurs privilèges limités; des villes, comme Christiania (aujourd’hui Oslo), Christianstad, Christiansand, Bergen, furent fondées ou rebâties; Copenhague fut très embellie dans le style de la Renaissance hollandaise. La marine prit un certain essor, mais ne put distancer celle des Hollandais et se réserver le commerce vital du sel. Contre la concurrence et la contrebande du port de Götebord utilisé par les Hollandais, Christian IV entreprit contre la Suède la guerre de Kalmar (1611-1613). Les privilèges hanséatiques furent supprimés en 1622. En qualité de duc de Holstein, Christian IV s’était heurté aux intérêts hambourgeois en développant, avec péage sur l’Elbe, le port de Gluckstadt, étape aussi de toutes les marchandises islandaises. L’intervention danoise dans la guerre de Trente Ans, plus que religieuse, fut liée aux intérêts de Christian IV comme duc de Holstein qui convoitait Brême et Verden. Avec des subsides britanniques, les Danois attaquèrent les impériaux et la Contre-Réforme, mais la guerre danoise (1625-1629) se solda par un échec. Le Jutland fut envahi et pillé. Le Danemark prétendit, après la mort de Gustave Adolphe, jouer à son tour un rôle de médiateur entre protestants et catholiques d’Allemagne, tentative qui n’aboutit qu’à une nouvelle et ruineuse guerre dano-suédoise (1643-1645) où le Danemark perdit les provinces alors norvégiennes de Jämtland et d’Härjedalen, du Halland, ainsi que les îles de Gotland et d’Ösel cédées aux Suédois. La guerre avait accru la tension entre les ordres et le Rigsraad rendait le roi responsable des revers.

La réorganisation du pays

Aussi, à sa mort, l’aristocratie força-t-elle le nouveau roi Frédéric III (1648-1670) à signer une charte limitant les pouvoirs royaux et consolidant les privilèges nobiliaires. Cependant, la baisse des prix entraînait un déclin économique et l’endettement de gentilshommes à l’égard des marchands, incapables cependant d’acquérir des terres nobles en remboursement. En 1657, le Danemark crut pouvoir reprendre les provinces scandinaves perdues. Mais Charles X Gustave traversa les Belts glacés et mit, en 1658, le siège devant Copenhague, obligeant les Danois à céder, à la paix de Roskilde, les riches provinces scaniennes, l’île de Bornholm, la province de Trondheim en Norvège. Même si, deux ans plus tard, Trondheim et Bornholm furent restituées au Danemark, la Suède était entièrement libérée de l’emprise danoise; c’était à elle qu’appartenait le dominium maris baltici . Le Danemark avait cessé d’être une grande puissance.

Cependant, la monarchie trouvait un appui chez les non-privilégiés, notamment dans la bourgeoisie de Copenhague, contre les privilèges d’une noblesse rendue responsable des revers nationaux. Le clergé conduit par l’évêque Hans Svane et la bourgeoisie par le bourgmestre Hans Nansen obligèrent le Rigsraad et la noblesse de la Diète à abandonner leurs exemptions fiscales. Les deux ordres roturiers forcèrent la décision: la monarchie était proclamée absolue et héréditaire, et non plus élective, consacrée par la loi royale de 1665 (Kongeloven). Une nouvelle administration fut établie au Danemark et en Norvège, selon des critères de capacité et de fidélité à la monarchie, et de nombreux emplois civils et militaires furent remplis par des Allemands. Des collèges, à la suédoise, délibéraient sur leurs affaires courantes, présentant des propositions au Conseil privé où siégeait le monarque. Mais les villes conservaient leurs franchises et la noblesse ses prérogatives sociales. Désormais la bourgeoisie accédait aux offices, même supérieurs. L’armée fut réorganisée selon une méthode comparable à l’indelta suédois.

Christian V (1670-1699) prit pour principal ministre le parvenu Peder Schumacher, anobli sous le nom de Griffenfeld, le rédacteur de la loi royale. Grand administrateur, admirateur de la monarchie de Louis XIV, hostile à l’esprit de corps de la haute et ancienne noblesse, il fit instituer une nouvelle aristocratie, bureaucratique, dépendant du bon vouloir royal, avec des privilèges d’exemption d’impôts pour les propriétés qui lui étaient attribuées. Il eût voulu maintenir la paix avec la Suède, conclure une triple alliance nordique avec la France. Il ne put néanmoins empêcher une nouvelle guerre de sévir en Scanie. Bien que victorieux sur mer, le Danemark fut vaincu et dut accepter la paix imposée par Louis XIV en 1679. À ces nouveaux échecs s’ajoutait le déclin économique, qui se manifestait par la baisse des prix agricoles et la diminution des exportations de grains et de bétail, les nouveaux propriétaires bourgeois allemands aggravant la situation des tenanciers. Cependant, en 1683, un code de lois fut promulgué pour tout le royaume, marquant un progrès de la législation.

Avec Frédéric IV (1699-1730), le Danemark s’efforça de régler le problème du Slesvig. Ce fut le seul résultat pour lui de la Grande Guerre du Nord où il crut prendre sa revanche sur la Suède. La Suède vaincue, un certain équilibre était rétabli entre les deux puissances nordiques, mais la Russie s’était ouvert une fenêtre sur la mer intérieure. Le Slesvig, soumis au pouvoir royal, resta longtemps un objet de litige entre les cours du Nord. Lors de la révolution russe de 1762, il tomba aux mains de Pierre III de Holstein.

Cette querelle séculaire ne fut réglée qu’avec le grand-duc Paul, qui renonça, en 1773, à ses prétentions sur les duchés en échange des comtés d’Oldenbourg et de Delmenhorst. Mais l’emprise russe se faisait de plus en plus forte sur les pays longtemps protégés par la Grande-Bretagne.

Au temps des Lumières et du piétisme

La monarchie, tenue à des dépenses de fonctionnement administratif et de prestige accrues, dut procéder à la vente d’importantes terres de la Couronne, qui passèrent entre les mains de créanciers bourgeois. Il en fut de même pour des terres de la noblesse. En 1733, les propriétaires terriens obtinrent une nouvelle forme de contrainte, le stavnsbaand , qui rivait les paysans à leur terre natale, de l’âge de quatorze ans jusqu’à trente-six ans; ils se procuraient ainsi une main-d’œuvre à bon marché. Mais, quand la hausse des prix se produisit, certains propriétaires éclairés dénoncèrent les inconvénients de cette «résidence forcée», dont le rendement était médiocre.

Dans les duchés, la qualité du bétail et les assolements firent des progrès. Ce fut un motif pour libérer le tenancier de ses charges et procéder à des remembrements parcellaires. Le commerce extérieur se développa avec la fondation, en 1732, de la Compagnie asiatique danoise, qui se livra à un trafic lucratif avec la Chine, à Canton. Dans les Indes occidentales, les Danois acquirent Sainte-Croix et Saint Thomas. La Compagnie générale du commerce (1747) groupa les compagnies d’Islande et du Groenland, terre dont Egede était parti évangéliser les populations. La Banque de Copenhague, créée en 1736, se chargea de financer ces entreprises. Mais l’inflation fut telle que le papier monnaie qu’elle émit ne fut plus convertible vingt ans plus tard. En dépit d’un strict mercantilisme, les encouragements du gouvernement en matière d’artisanat et d’industrie n’eurent que des résultats limités, ce qui entraîna le recours à une plus grande liberté commerciale. En revanche, les commerçants, les armateurs dano-norvégiens bénéficièrent des luttes maritimes franco-anglaises. La ligue de neutralité scandinave de 1756, renouvelant celle de 1693, assura à nouveau la protection de la navigation scandinave et, du fait même de la guerre européenne, lui donna un regain de prospérité. Les cargaisons dano-norvégiennes sillonnaient la Méditerranée, échangeant le bois, le goudron, le hareng salé, contre le sel, les primeurs, les soieries, les épices.

Au XVIIIe siècle, sur la lancée du siècle précédent, le développement intellectuel se poursuivit à l’université de Copenhague, à l’Académie de Sorø, dans les écoles, les bibliothèques, les établissements scientifiques, où fut sensible l’influence du piétisme. Le despotisme éclairé dano-norvégien fut l’œuvre de ministres réformateurs allemands attirés à Copenhague par Sophie, épouse du piétiste Christian VI (1730-1746), puis par le successeur de celui-ci, Frédéric V (1746-1766). Le plus remarquable fut Johann Bernstorff, le Colbert danois, qui ne réussit pourtant pas à libérer la majorité des paysans du servage. Mais la nation finit par considérer comme plus coûteuse qu’avantageuse une politique pacifique dont les principaux bénéficiaires étaient les négociants et les grands propriétaires, souvent d’origine allemande. Les bureaucrates dogmatistes ou obscurantistes accentuaient la rigueur des contraintes religieuses établies par les souverains piétistes. Réagissant contre ces rigueurs économiques et morales, Johann Friedrich Struensee, médecin d’Altona, partisan enthousiaste des encyclopédistes et des physiocrates français, séduisit la reine et domina le malheureux Christian VII (1766-1808). Méprisant les coutumes danoises, il voulut, en seize mois (1770-1771), promouvoir les libertés individuelles et économiques, en luttant contre le Conseil aristocratique, les collèges, le clergé. Un complot de Cour renversa cet aventurier éclairé, qui fut remplacé par le réactionnaire Guldberg, tenant d’un scandinavisme xénophobe.

Sous la régence du prince Frédéric (1784-1808), puis sous son règne (Frédéric VI, 1808-1839), le libéralisme économique fit succéder un régime de contrat à un régime de classe. Andreas Peter Bernstorff, neveu du célèbre Johann, assura de 1784 à 1797 la victoire du programme de Struensee, mais appliqué avec mesure. La libre circulation des grains et du bétail fut instituée en 1788. Le gouvernement investit la plupart de ses revenus dans l’industrie, garantit le droit de libre entreprise aux marchands capitalistes des villes. La loi douanière de 1797 étendit au trafic extérieur la liberté des échanges. En 1800, la loi sur les guildes levait les obstacles entravant le libre emploi de la main-d’œuvre, en instituant le droit de créer des industries sans leur consentement. Mais surtout, Bernstorff et Reventlow améliorèrent le statut légal et la condition économique des ruraux. En 1787, le paysan serf fut déclaré l’égal des autres sujets du royaume. L’année suivante, la pratique du domicile forcé fut abandonnée, les méthodes de culture modernisées, tandis qu’on procédait à l’éclatement des villages et au regroupement des parcelles. Cette législation assura la prospérité des fermiers danois, jetant les jalons de la formation d’une classe moyenne de paysans et d’une nouvelle structure agraire, armature de la société démocratique du XIXe siècle.

Les guerres napoléoniennes

Depuis la fin du XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne était devenue importatrice de grains, denrée dont les prix s’élevèrent pendant la Révolution française et sous l’Empire. Au cours de cette période favorable, qui dura jusqu’en 1807, près de la moitié de la paysannerie danoise accéda à la libre propriété. Après la mort d’Andreas Bernstorff, en 1797, le Danemark rompit ses relations avec l’Angleterre et, en décembre 1800, il adhéra à la seconde ligue de neutralité. Mais, en 1801, une flotte britannique vint devant Copenhague et détruisit la flotte danoise, plaçant les Danois dans l’alternative d’avoir soit à livrer la flotte de guerre dano-norvégienne, soit à faire alliance avec le Royaume-Uni.

En 1807, un nouvelle pression britannique s’exerça sur le Danemark neutre; la flotte débarqua à Copenhague en ruine. Dès lors, Frédéric VI soutint Napoléon. Les relations entre le Danemark et la Norvège furent interrompues et le commerce danois en pâtit. Le Trésor épuisé, la banqueroute se déclara en 1813, avec une réforme monétaire.

Les prix agricoles fléchirent brutalement après 1815, entraînant une crise de l’agriculture jusqu’en 1828. À ces graves difficultés s’ajouta la perte de la Norvège, que le Danemark dut céder à la Suède au traité de Kiel de 1814; il laissait aussi Héligoland (Helgoland) à l’Angleterre, mais acquérait le Lauenbourg. En 1814, le Danemark se retrouvait pauvre et mutilé, son commerce outre-mer était ruiné, la majeure partie de sa flotte commerciale détruite.

La question des duchés

Le Danemark traverse après 1815 une difficile période de reconstruction. Un sérieux facteur de déséquilibre provient de l’affaiblissement de la position de l’élément populaire scandinave vis-à-vis des populations allemandes des duchés. À partir de 1830 environ, le réveil de l’activité économique s’accompagne d’un renouveau d’intérêt pour les questions politiques. Cependant, Frédéric VI estimait prématurées les réformes et continuait de gouverner en despote éclairé, se bornant, en 1834, à accorder aux quatre provinces (Iles, Jutland, Slesvig, Holstein) des Diètes consultatives. La loi scolaire, d’autre part, rendait obligatoire l’enseignement de six à quatorze ans, ce qui permit l’élévation du niveau culturel des paysans et leur fit prendre une part active à la vie politique pendant la seconde moitié du XIXe siècle.

Les bourgeois et les universitaires, formant l’opposition libérale, exigeaient une participation plus large au gouvernement du pays, et attendaient des réformes plus catégoriques de Christian VIII (1839-1848), cousin de Frédéric VI, dans le domaine économique. Mais, aux yeux du roi, l’absolutisme était garant de l’unité.

Le problème le plus épineux était évidemment toujours celui des duchés. Si le Slesvig avait eu des liens féodaux avec le Holstein, il était, depuis 1720, partie intégrante de la monarchie danoise, et sa population était en majorité scandinave, notamment dans le Nord. Au Holstein, en revanche, on parlait allemand, et, depuis 1815, cette province avait été rattachée avec le Lauenbourg à la Confédération germanique. À ce problème ethnique s’ajoutait un différend successoral. Christian VIII étant mort en janvier 1848, son héritier, Frédéric VII (1848-1863), décida d’accorder une Constitution commune aux différentes provinces de la monarchie, malgré les protestations des Holsteinois, appuyés par les patriotes allemands. Ces nationalistes, rassemblés à l’université de Kiel, profitaient de ce que Frédéric VII, malgré deux mariages, n’avait pas d’enfants, et ils invoquaient la loi salique régissant le Holstein, fief allemand, contre la loi royale de 1665 admettant l’hérédité féminine au Danemark. Ils avaient désigné le duc Christian-Auguste d’Augustenborg, agnat de la dynastie danoise, et constitué, en mars 1848, à Kiel, un gouvernement provisoire. Le roi de Danemark ayant occupé le Slesvig, la Prusse, appuyée par la Diète germanique, intervint au Holstein puis au Slesvig. Mais l’invasion allemande, heurtant les intérêts anglo-russes, donnait à ce vieux problème une dimension internationale. L’armistice de Malmö, du 2 juillet 1848, fut suivi de longues tractations avec le Parlement de Francfort, qui prétendait annexer cette «marche septentrionale allemande». Cependant, les Allemands des duchés ayant été écrasés, l’intégrité de la monarchie danoise fut entérinée par le protocole de Londres du 8 mai 1852. Celui-ci prévoyait que les duchés, tout en continuant de faire partie de la monarchie danoise, n’y seraient point incorporés et qu’à la mort de Frédéric VII sa couronne reviendrait à son neveu, Christian de Glücksbourg. Mais si le duc d’Augustenborg s’était désisté de ses prétentions, la Confédération germanique continua de se dresser contre le «panscandinavisme» des Danois de l’Eider.

En juin 1849, le Danemark, en vertu d’une loi fondamentale, avait été transformé en monarchie constitutionnelle, avec un ministère libéral-national. Mais Frédéric VII, qui tentait de revenir sur ses concessions, entra en conflit avec la Diète. Finalement, la Constitution d’octobre 1855, commune à toute la monarchie, créa un Conseil d’État, en partie désigné par le monarque, en partie élu. Les duchés refusèrent la «danisation» et la collaboration avec le gouvernement de Copenhague. Il fallut, en 1863, réformer la Constitution. En pleine crise, l’avènement de Christian de Glücksbourg, sous le nom de Christian IX (1863-1906), provoqua l’intervention de la Diète de Francfort et des Austro-Prussiens. Le Danemark lutta seul contre des forces supérieures. La paix de Vienne (oct. 1864) le contraignit à céder tout le Slesvig et le Holstein, soit les deux cinquièmes de son territoire.

La Constitution de 1866 et les progrès économiques et sociaux

Le Parti libéral dut céder la place aux conservateurs. La Constitution de juillet 1866 créait deux Chambres, l’une élue à un suffrage étendu (le Folketing), l’autre partiellement nommée par le roi et partiellement élue par les électeurs les plus imposés (le Landsting). Le gouvernement était entre les mains de la droite conservatrice; présidé de 1875 à 1894 par le grand propriétaire Estrup, il poursuivit, malgré une opposition affaiblie par ses divisions, le renforcement de la capitale. En 1894, un groupe de modérés s’entendit avec les conservateurs pour la défense nationale, et Estrup se retira. Mais, en 1901, le succès de l’opposition au Folketing fut tel que Christian IX dut confier à Deuntzer la formation d’un ministère de gauche réformateur, le Venstrereformpartiet.

Mutilé, le Danemark développa alors son agriculture. La montée des prix permettait des réformes agraires, et la loi de 1861 transforma des tenanciers à bail en libres propriétaires. Ainsi, 87 p. 100 des fermes étaient libres en 1873 et 95 p. 100 en 1905. Les landes du Jutland furent colonisées et plantées de conifères. Partout, les engrais chimiques permirent de meilleurs rendements. Malgré la concurrence américano-russe très préjudiciable à l’agriculture danoise, les fermiers développèrent l’exportation du beurre, du fromage, des œufs et du lard, et, grâce à un système de laiteries coopératives (1 668 en 1914) et d’abattoirs, s’établirent fortement sur le marché britannique. Le vieux péage du Sund avait été aboli en 1857. Le port d’Esbjaerg, établi en 1868, devint un centre important du commerce d’exportation vers l’Angleterre. Le réseau ferré passa de 168 kilomètres en 1863 à 3 951 kilomètres en 1914. Tutgen fournit les capitaux nécessaires aux cimenteries, aux câbleries, aux vaisseaux à moteur Diesel. Les ouvriers, groupés en syndicats, obtinrent l’assurance contre le chômage (1886), un code d’arbitrage (1910), des assurances sociales avec des caisses de maladie et de chômage subventionnées par l’État. Une réforme agraire rendit possible le morcellement des grandes propriétés. De nouvelles banques étaient fondées dans des villes en développement, encore que Copenhague ne totalisât pas 400 000 habitants en 1890. L’industrialisation des années 1870 entraînait la formation d’un troisième parti, formé de sociaux-démocrates, représentant la classe ouvrière (1876). Les débuts du syndicalisme se placent vers 1880. En 1908, il englobe 60 p. 100 de la classe ouvrière. Les grandes grèves de 1899 amènent la formation d’une législation d’arbitrage entre patrons et ouvriers. Dès 1871, le jeune Georg Brandes (1842-1927) avait fait une série de conférences sur la culture franco-britannique, dans un esprit de libre pensée, exerçant un forte influence politique sur la jeunesse universitaire, ce qui affaiblit le parti de droite sous Frédéric VIII (1906-1912) et Christian X (1912-1947). Mais l’éclatement de la gauche, dont beaucoup de membres sont antisocialistes, se poursuit. En 1903, le parti radical s’en détache. Cependant, les élections de mai 1913 donnèrent une majorité radicale et socialiste au Folketing, qui réclamait un amendement démocratique de la Constitution.

De la Première à la Seconde Guerre mondiale

La crise mondiale d’août 1914 eût pu constituer pour le Danemark l’occasion de chercher sa revanche contre les Allemands en réclamant ce Slesvig du Nord, ethniquement scandinave, qui lui avait été arraché par les Prussiens en 1866. Mais, ne pouvant affronter une attaque allemande, il préféra affirmer sa volonté de rester en dehors des hostilités. Cette politique de neutralité fut pourtant officieusement favorable à l’Allemagne, la situation géographique du royaume rendant désirable le maintien de relations correctes avec la principale puissance baltique. Au reste, si l’Allemagne exigea que les détroits fussent minés, la Grande-Bretagne reconnut ce droit aux Danois. Bien que cette politique suscitât de fortes réserves dans l’opinion publique, c’est aux Allemands que furent souvent revendus des produits importés du Royaume-Uni ou des États-Unis.

En fait, la neutralité fut bénéfique pour la navigation et le commerce extérieur. Cependant, à la fin des hostilités, le blocus et la guerre sous-marine entraînèrent des difficultés de ravitaillement. En 1915, une importante réforme constitutionnelle accordait le droit de vote aux femmes pour les élections du Folketing et instituait l’élection du Landsting au suffrage indirect. En 1916, les Antilles danoises furent vendues aux États-Unis. Deux ans plus tard, l’indépendance fut reconnue à l’Islande. Le traité de Versailles restitua au Danemark le Jutland méridional, à la suite d’un plébiscite où 75 p. 100 de la population du Schleswig du Nord vota le rattachement au Danemark (févr. 1920).

Une première crise économique, qui débuta vers 1920, fut suivie, de 1926 à 1930, d’une période de prospérité. Mais la crise mondiale frappa le pays, réduisant 30 à 35 p. 100 des ouvriers au chômage, obligeant à une réglementation de la production, à un contrôle des changes en 1932-1933. L’évolution politique favorisa le parti social-démocrate qui triompha en 1929. Les lois sociales de 1933 firent du Danemark un État socialement très avancé.

Le péril allemand reparut en 1939. Malgré la signature d’un pacte de non-agression, le pays fut occupé le 9 avril 1940. Mais le gouvernement légal demeura en place et l’Allemagne prétendit instaurer un protectorat modèle. Christian X, pour éviter la prise du pouvoir par les nazis danois, fit à l’occupant certaines concessions financières ruineuses, mais protégea efficacement la communauté juive, tandis que les Américains étaient autorisés à utiliser les bases du Groenland. Le 29 août 1943, la résistance s’organisa contre les Allemands, et leurs troupes capitulèrent le 5 mai 1945.

L’après-guerre

À peine sorti des épreuves de l’occupation, le Danemark, dont l’Islande s’était définitivement séparée en 1943, se trouva directement confronté à la menace de l’expansionnisme soviétique dans la Baltique. Traumatisés par les événements de Prague, les dirigeants danois se sont résolus, après l’échec d’une tentative d’alliance scandinave, à rejoindre l’O.T.A.N. en 1949 malgré les obligations militaires, les charges budgétaires et la reconsidération des rapports avec l’Allemagne qu’une telle décision impliquait. Cette adhésion, surtout quand les relations avec l’U.R.S.S. se décrispèrent dans les années soixante, n’alla pas sans susciter de nombreuses réticences (le Danemark s’est prononcé contre le stationnement des troupes étrangères et des armes atomiques sur son territoire en temps de paix) et des manifestations hostiles.

Sur le plan politique, le retour à la normale fut assuré par Vilhelm Buhl qui, de mai à novembre 1945, eut la lourde tâche d’aplanir les divergences entre les chefs de la résistance et les partis traditionnels. Frédéric IX (né en 1899) succéda à Christian X en 1947, et en juin 1953 fut promulguée une nouvelle Constitution qui, entre autres dispositions, institua le monocaméralisme, créa la fonction d’ombudsman pour surveiller l’administration et incorpora le Groenland au Danemark. La vie politique a été marquée par la prépondérance des sociaux-démocrates. À quatre exceptions près: de 1945 à 1947, de 1950 à 1953, de 1968 à 1971 et de 1973 à 1975, en effet, ils ont réussi à se maintenir au pouvoir, bien que n’ayant jamais obtenu la majorité absolue, soit par le biais de gouvernements minoritaires, soit par des coalitions temporaires, mal vues de la puissante centrale syndicale L.O. (Landsorganisation), avec les partis «bourgeois» ou avec l’appui du Socialistisk Folkeparti né en 1959 d’une scission du Parti communiste danois.

Sur le plan économique, l’immédiat après-guerre fut placé sous le signe des restrictions, notamment des denrées alimentaires dont l’exportation était indispensable pour assurer le redémarrage du pays. Bien que bénéficiant du plan Marshall, celui-ci souffrit de sa dépendance économique et financière vis-à-vis de l’Angleterre. Pourtant, vers 1955, année où est créée une commission pour le développement de l’énergie nucléaire présidée par Niels Bohr, on vit se manifester les premiers signes d’un vigoureux redressement établi sur le développement de l’industrie. Cette nouvelle prospérité incita les Danois à mettre en œuvre un ambitieux programme de réalisations sociales fondé sur le concept de «bien-être productif» et prenant en charge les individus depuis le berceau jusqu’à la tombe. Tout cela, naturellement, coûtait cher, et très rapidement apparurent des tendances inflationnistes, que l’on essaya maladroitement d’enrayer par un renforcement d’une fiscalité déjà très lourde (introduction de la T.V.A. en 1967), ainsi qu’un déficit budgétaire qui ne fit que croître avec le temps.

À partir de la fin des années soixante, le visage du Danemark commença à se modifier considérablement, laissant même apparaître des lézardes qui, en s’aggravant, auraient pu aller jusqu’à remettre en cause les conditions d’existence propres au modèle danois. Les causes principales en étaient la systématisation et la sclérose des principes sur lesquels s’était fondé le «modèle scandinave» et l’apparition d’une crise économique dont le Danemark, pays alors sans source d’énergie ni matières premières, à salaires élevés mais à marché intérieur limité, avait beaucoup de peine à compenser les effets. À cela, il fallait ajouter, à un moment particulièrement mal choisi, une instabilité gouvernementale due à la désaffection dont souffrit le Parti social-démocrate et ponctuée d’élections répétées mais incapables de donner au pays la majorité qui lui aurait été indispensable pour lui permettre de combattre la crise avec efficacité. On assista alors à une sorte d’impuissance de la classe dirigeante et de la population en général à envisager le futur du Danemark en fonction du nouveau contexte économique mondial: une perte de confiance en la justesse des valeurs traditionnelles danoises, un penchant chez de nombreux intellectuels à se réfugier dans un discours marxiste stéréotypé et une tendance à mettre sur le compte de boucs émissaires, notamment le Marché commun, le capitalisme ou l’O.T.A.N., l’origine de tous les maux dont souffrait le pays.

Instabilité gouvernementale et crise économique

Sur le plan politique, la crise de 1967, qui préluda à une période d’instabilité chronique, eut une valeur exemplaire et prémonitoire; dans sa genèse d’abord, les socialistes du peuple (Socialistisk Folkeparti) abandonnant le social-démocrate Otto Krag parce que celui-ci voulait compenser les effets d’une dévaluation alignée sur celle de la livre en gelant l’augmentation des salaires; dans son verdict, ensuite, qui se traduisit par une nette victoire du bloc «bourgeois» (la première depuis 1950) et la formation du cabinet de H. Baunsgaard qui, en dehors du libéralisme dont il témoignera en matière de législation sur la pornographie, provoquera la croissance la plus rapide enregistrée jusqu’alors dans les domaines de la fiscalité et des dépenses publiques. En septembre 1971, les élections ramenèrent au pouvoir O. Krag, fermement décidé à désenclaver l’économie danoise en rejoignant le Marché commun, pour peu que la Grande-Bretagne en fasse autant, mais n’ayant de majorité parlementaire que grâce aux socialistes du peuple anti-européens. Une fois son objectif atteint, avec une majorité de plus de 60 p. 100 des votants au référendum de septembre 1972, et alors que la reine Margrethe II (née en 1940) avait succédé à son père, Frederik IX, mort en janvier, Krag décida à la surprise générale, et en apparence sans avoir préparé sa succession, de se retirer de la vie publique.

Désemparés, les sociaux-démocrates le remplacèrent par Anker Jørgensen, un dirigeant syndical sans expérience politique qui donna un coup de barre à gauche en accordant aux travailleurs de substantiels avantages, tant sur le plan matériel que sur celui de la participation. La sanction ne se fit pas attendre. Au cours de l’angoissant automne de 1973, Jørgensen dut démissionner à la suite du départ de quelques sociauxdémocrates regroupés autour de Ehrard Jacobsen et formant le nouveau centre démocrate. À la suite des élections qui en résultèrent, l’échiquier politique traditionnel fut complètement bouleversé par l’irruption du Fremskridtsparti (Parti du progrès). Conduit par l’avocat d’affaires Mogens Glistrup, il sut récupérer les réactions hostiles d’une partie de l’électorat, excédée par la fiscalité boulimique et la bureaucratisation envahissante mise en place par l’État social-démocrate. On constitua donc laborieusement un gouvernement minoritaire dirigé par le libéral Poul Hartling qui dut faire face aux séquelles immédiates du premier choc pétrolier et notamment à une augmentation brutale du chômage. En 1975, Hartling, voulant s’assurer une majorité plus confortable, organisa de nouvelles élections. En dépit d’un succès personnel incontestable, il dut laisser sa place à Jørgensen, jugé plus apte, sans doute, à négocier avec la centrale L.O. Celui-ci ne renouvela pas son erreur précédente et entama un virage vers le centre qui l’amena, en 1976, à passer avec les conservateurs un premier «compromis de crise». Il en conclut un second en 1977 avec l’ensemble des partis «bourgeois», sévèrement défaits aux élections de février et prêts à lâcher du lest devant la menace constituée par le Parti du progrès. En août 1978, cependant, la formation d’un gouvernement avec les libéraux devait entraîner des réactions hostiles aussi bien chez les conservateurs que chez les syndicalistes.

Tandis que, le 1er mai 1979, le Groenland se voyait octroyer un statut d’autonomie interne comparable à celui dont jouissaient les Féroé, les élections européennes du mois de juin confirmèrent la stabilité du rapport des forces existant dans le pays entre partisans et adversaires du maintien du Danemark dans le Marché commun. Par l’échec cuisant qu’il enregistra, toutefois, à cette occasion, le Parti social-démocrate apparut comme le bouc émissaire d’une société incapable de surmonter ses propres contradictions.

La coalition se désagrégea à la fin de l’été de 1979. À la suite des élections d’octobre, elle aurait pu, si elle avait été renouvelée, bénéficier d’une majorité absolue au Folketing, mais Anker Jørgensen préféra la solution de routine d’un cabinet minoritaire social-démocrate. Malgré une dévaluation de 5 p. 100 de la couronne en novembre, la situation économique, aggravée par le second choc pétrolier, ne cessa de se détériorer en 1980. Au prix d’un ralentissement de la croissance (3,5 p. 100 en 1981) et d’une diminution des revenus réels des Danois (12,5 p. 100 de 1976 à 1980), la situation s’améliora cependant légèrement grâce à un développement des exportations facilitées par la modération des revendications salariales et la hausse du dollar.

Contré dans son désir d’utiliser une partie des réserves des compagnies d’assurance et des caisses de retraite pour accroître les investissements et confronté à des tendances «pacifistes» remettant en cause l’appartenance danoise à l’O.T.A.N. au sein de son propre parti, Anker Jørgensen dut, cependant, recourir à de nouvelles élections en décembre 1981. Les sociaux-démocrates en sortirent avec des positions sensiblement entamées sur leur gauche (Socialistisk Folkeparti) et sur leur droite (centre démocrate), mais ils réussirent à conserver le pouvoir, les partis «bourgeois» ayant effrayé l’électorat par leur programme socio-économique et la formation de Mogens Glistrup paraissant en perte de vitesse après la lourde condamnation pour fraude fiscale de son chef. La faible dévaluation de février 1982 (3 p. 100) sembla pourtant insuffisante pour redonner à l’économie danoise le coup de fouet dont elle avait besoin. Quelques jours plus tard, dans le cadre d’un référendum, les Groenlandais exprimaient à une courte majorité (52 p. 100) leur vœu de quitter le Marché commun à partir du 1er janvier 1984.

Après la démission, le 3 septembre 1982, d’Anker Jørgensen, confronté à l’obligation d’affronter de dures réalités économiques et au risque d’une lourde défaite lors d’éventuelles élections, le pouvoir alla, pour la première fois depuis 1901, à un conservateur, Poul Schlüter, dont la seule ressource fut de former un gouvernement de coalition très minoritaire pouvant néanmoins compter sur l’appui de la plupart des membres d’un Parti du progrès à la dérive.

Poul Schlüter et la politique de rigueur

Né à Tønder, à l’ouest du Sønderjylland, en 1929 dans une famille de gros commerçants, entré au Parlement en 1964 après des études de droit et ayant pris en main les rênes de son parti vidé de substance après le désastre électoral de 1975, le nouveau Premier ministre, qui représentait la version danoise d’un néo-conservatisme pragmatique et attrayant, en avait fait en quelques années la deuxième formation politique de son pays. La question était de savoir s’il serait de taille à sortir de l’ornière un Danemark au bord de la banqueroute. Accueilli favorablement par les milieux d’affaires et par une partie non négligeable de la population lassée par le laxisme et les atermoiements des sociaux-démocrates, P. Schlüter s’attela donc à cette tâche redoutable à la tête d’un gouvernement minoritaire où les partis libéral, centre démocrate d’Ehrard Jacobsen et chrétien populaire avaient rejoint les conservateurs («trèfle à quatre feuilles»). En l’espace de trois ans, à l’exception de la réduction de la dette publique, un plan d’assainissement, fondé sur la défense de la couronne, le plafonnement des dépenses publiques et le blocage du pouvoir d’achat, témoigna d’une incontestable efficacité.

Fort du «petit miracle» que connaissait alors son pays, P. Schlüter tenta d’en tirer parti sur le plan électoral en provoquant des élections anticipées en janvier 1984, mais le succès incontestable qu’il avait obtenu pour sa formation fut cependant loin d’être suffisant pour lui permettre de s’assurer une majorité stable. Il lui fallut donc continuer à gouverner au coup par coup – méthode des «paquets», la seule de nature à lui conserver la neutralité bienveillante des radicaux de N. Helweg Petersen, indispensable à la poursuite de son action qui, au cours des années suivantes, se heurta à trois crises graves: d’abord les grandes grèves du printemps de 1985 qui paralysèrent l’activité du pays pendant trois semaines, réaction prévisible de la part d’une population peu habituée à sacrifier son train de vie. La question de la réforme de la C.E.E., ensuite: bien que le Danemark en fût l’un des principaux bénéficiaires sur le plan financier, elle fut rejetée par le Folketing en janvier 1986. Le référendum qui s’ensuivit, le 27 février, témoigna par 56,2 p. 100 des votants du désir des Danois de demeurer dans le Marché commun. La tentation pacifiste, enfin, mettant en cause la participation du Danemark à l’O.T.A.N., ultime cheval de bataille des sociaux-démocrates, à la tête desquels Svend Auken remplaçait A. Jørgensen, et des socialistes du peuple complètement déconsidérés sur le plan économique. Il est incontestable que l’action de P. Schlüter redonna un coup de fouet à un pays qui semblait avoir baissé les bras. L’on ne peut masquer le fait, néanmoins, que ses appels à l’esprit d’entreprise individuel lancés dans le plus pur style néolibéral se sont traduits réciproquement, comme si l’un n’allait pas sans l’autre, par une détérioration des valeurs collectives, certes déjà bien défraîchies ou frelatées, d’une forme de sociabilité que l’on pouvait encore citer en exemple, il n’y a pas si longtemps.

Malgré ses premiers succès, P. Schlüter se révéla incapable de s’assurer une majorité parlementaire, que ce soit aux élections de septembre 1987 ou à celles de mai 1988, marquées, entre autres, par la renaissance du Fremskridtsparti dont les positions xénophobes et le désir de jouer dorénavant un rôle actif dans la vie politique du pays furent bien exploités par sa porte-parole Pia Kjaersgård. Cette sorte de valse-hésitation témoigne, en quelque sorte, de l’ambiguïté, pouvant varier de l’attentisme à l’allergie, de l’attitude des Danois confrontés à la cure de rigueur de longue haleine que P. Schlüter continue de leur imposer. Comme il fallait s’y attendre, les élections de décembre 1990, qui ont été marquées par une remontée des sociaux-démocrates, un recul des conservateurs compensé par les progrès de la Venstre (centre droit) et un effritement du Fremskridt , n’ont fait que rendre la situation un peu plus inextricable.

Et pourtant, la persévérance de la politique de P. Schlüter a permis, à coups de restructurations, de délocalisations et d’élimination des canards boiteux, de surmonter la mauvaise passe des années 1987-1988 marquée par de nombreuses faillites (Nordisk-Fjer) et une baisse de la consommation. La diminution de l’inflation a rendu les produits danois plus compétitifs, ce qui a relancé les investissements, et la balance commerciale est devenue positive. Deux points noirs subsistent cependant: le chômage, dans la mesure où, ici comme ailleurs, la croissance encore insuffisante et les gains de productivité n’entraînent plus les créations d’emplois correspondants; l’énorme endettement intérieur et extérieur, qui continuera pendant de longues années à peser sur les finances publiques.

Le 2 juin 1992, les Danois, préoccupés par la préservation de leur identité, se prononçaient, à la surprise générale de leurs partenaires européens, par 50,7 p. 100 des voix, contre la ratification du traité de Maastricht, semant une certaine perturbation dans le landerneau bruxellois et plaçant P. Schlüter dans une position encore plus inconfortable. Quelques semaines plus tard, c’était l’union sacrée autour de l’équipe nationale de football qui remportait le championnat d’Europe dans un grand élan de jubilation iconoclaste, ridiculisant spécialistes et experts et rassemblant sur la Raadhusplads de Copenhague l’une des plus grandes manifestations populaires depuis cinquante ans. En janvier 1993, pourtant, tout était brisé. Impliqué dans le scandale du «tamoulgate», P. Schlüter préférait donner sa démission, et un gouvernement de coalition regroupé derrière les sociaux-démocrates, qui n’en demandaient pas tant, était mis en place.

Il n’en demeure pas moins que l’avenir semble s’éclaircir pour le Danemark et que son économie paraît aujourd’hui bien placée et mieux armée pour profiter des occasions offertes par les bouleversements qui se sont produits en Europe orientale.

4. Littérature danoise

Le Moyen Âge

Aux IXe et Xe siècles, alors que se réalisait progressivement l’unité politique du royaume de Danemark, les grands du pays érigeaient des monuments runiques à la mémoire de leurs défunts. Gravé dans la pierre, le texte, tantôt en prose tantôt en vers, fait connaître, dans un style concis, les mérites d’un grand guerrier, d’un chef admiré, d’un roi ou d’une reine, ou, plus simplement, tel acte mémorable, telle entreprise philanthropique due à un ancêtre vénéré. La fondation même du royaume est proclamée sur un imposant monolithe érigé à Jelling, en Jutland, et orné de la plus ancienne figure du Christ connue en Scandinavie: «Le roi Harald fit faire ce monument en souvenir de Gorm, son père, et de Thyra, sa mère; c’est ce Harald qui s’est approprié le Danemark et la Norvège et qui a converti les Danois au christianisme.» Outre une grande beauté d’images et un art très savant de la forme, la rhétorique des Vikings, traduite en inscriptions runiques, s’exprime volontiers par des litotes; ainsi, «Celui-là n’a point fui à Upsal» veut dire qu’il a combattu avec une extrême vaillance.

Au Moyen Âge, la littérature danoise atteint un point culminant. Vers 1200, la puissance du royaume est affirmée dans une énorme chronique en prose latine, les Gestes des Danois de Saxo Grammaticus, dont les premières parties constituent un trésor des légendes héroïques scandinaves, tandis que les dernières relatent les faits contemporains présentés par un témoin oculaire. À la même époque, un archevêque danois, Anders Sunesen, compose un grand poème latin intitulé Hexaemeron , qui est un exposé d’ensemble de théologie scolastique.

La structure du pays en tant qu’État fondé sur la justice se fait jour dans les corps de lois provinciales. Les anciennes ballades léguées par la tradition témoignent d’un goût poétique et d’un sens de la période qui enchantent encore. Destinées à être dansées, elles ont été consignées dès le XVIe siècle avant d’être thésaurisées par Svend Grundtvig, au XIXe siècle. Leur forme est très simple: le récit n’en est que plus émouvant. Le combat et l’amour en sont les thèmes favoris. Certaines de ces chansons sont d’un ton enjoué ou triomphant, d’autres atteignent un tragique farouche ou angoissant. La Ballade des elfes , qui semble d’origine danoise, et que Lecomte de Lisle s’est appropriée, a fait le tour de l’Europe: un jeune seigneur est en route pour ses noces; un elfe, à qui il refuse de donner des marques d’amour, le frappe mortellement; arrivé auprès de sa fiancée, le seigneur expire.

La Réforme et la Renaissance

Dans la première moitié du XVIe siècle, le catholicisme fut remplacé, au Danemark, par le luthéranisme. La lutte qui était à la fois d’ordre politique et religieux fit naître toute une littérature pamphlétaire. L’œuvre la plus solide de l’époque est pourtant la traduction danoise de la Bible, qui parut en 1550. Au cours de ce siècle, les manuels de théologie de Niels Hemmingsen (1515-1600), élève de Melanchton, faisaient autorité dans le monde luthérien.

Le mouvement de la Renaissance donne un nouvel élan aux sciences et belles-lettres du Danemark. Parmi les représentants les plus remarquables, il faut citer: Tycho Brahe (1546-1601), astronome de renommée universelle et auteur d’excellentes poésies latines; Nicolas Stenon (ou Stenonis, 1638-1686), génial homme de science et ascète chrétien, digne contemporain de Pascal; la princesse Leonora Christina (1621-1698), dont les Souvenirs de mes misères sont un document humain et littéraire de grande valeur. Dans le domaine de la poésie, la grandiloquence du style Renaissance fut introduite par Anders Arrebo (1587-1637), dans l’Hexaemeron , poème encyclopédique qui est une adaptation très originale de la Première Semaine de Du Bartas. Vers la fin du XVIIe siècle, un poète de grande envergure sut concilier l’esprit du luthéranisme et le style baroque: c’est Thomas Kingo (1634-1703), évêque de Fionie, qui institua au Danemark une poésie religieuse à la hauteur des maîtres les plus illustres. Dans ses Cantiques , il expose, dans un langage somptueux et poignant à la fois, la situation du chrétien qui accepte ce monde et en même temps y renonce: sur cette terre, le bonheur et le malheur vont de pair; la félicité ne se rencontre qu’au ciel.

Classicisme et sentimentalisme

Au XVIIIe siècle, deux courants se manifestent, tous deux en réaction contre l’orthodoxie du siècle précédent. Ce sont le rationalisme et le piétisme. En littérature, le rationalisme devint, au Danemark, un classicisme fondé sur l’admiration des grands modèles antiques et surtout de leurs élèves français. Pendant quarante ans, Ludvig Holberg (1684-1754), né en Norvège, professeur à l’université de Copenhague, donna à sa double patrie des modèles de plusieurs genres littéraires. C’est ainsi qu’il fonda, au cours des années 1723-1727, la comédie classique des pays nordiques. Son roman fantastique, Le Voyage souterrain de Niels Klim (1741), qu’il rédigea en latin, fut immédiatement traduit en plusieurs langues européennes. Si les pièces de Holberg attestent une profonde influence de Molière, elles font preuve d’une verdeur, d’une saine rusticité qui suffisent à assurer leur originalité. En même temps, un évêque du Jutland, Hans Adolf Brorson (1674-1764), qui avait subi l’influence du piétisme allemand, renouvelait la poésie lyrique religieuse. Dans la seconde moitié du siècle, ce même mouvement sera nettement perceptible chez Johannes Ewald (1743-1781), dont les Odes portent la marque d’un sentimentalisme qui atteint au sublime. La tragédie classique, genre auquel Holberg ne s’était pas essayé, fut instaurée par Ewald. Johan Herman Wessel (1742-1785) était l’auteur d’une très intelligente parodie de la tragédie française, L’Amour sans bas , en alexandrins, ce qui témoigne, chez cet écrivain d’origine norvégienne, d’une fine culture française. Ses Contes , qui imitent la forme de ceux de La Fontaine, débordent d’un humour tout classique.

Vers la fin du siècle, les talents se font rares. Jens Baggesen (1764-1826), poète et auteur d’un récit de voyage unique en son genre, Le Labyrinthe , préconisait, dans le style des arts et de la littérature, la ligne courbe de préférence à la rigidité classique.

«Romantik» et romantisme

Au seuil du XIXe siècle, le mouvement romantique atteint les pays scandinaves. Au Danemark, il faut distinguer deux vagues de romantisme. La première est d’inspiration allemande. La «Romantik» de Tieck, de Hoffmann, de Novalis libéra d’abord l’imagination, et permit ensuite l’influence des grands classiques allemands, Goethe et Schiller. Le chef de l’école romantique danoise fut Adam Oehlenschläger (1779-1850). Sur le thème oriental d’Aladin, il composa un merveilleux drame lyrique, méditation profonde sur la nature de la fortune: le bonheur appartient à ceux qui savent l’accepter comme un don gratuit et le maintenir comme un droit acquis. Dans de nombreuses tragédies, Oehlenschläger fit réapparaître, dans le goût romantique, l’héroïsme de l’Antiquité scandinave.

Avec Nikolai Frederik Severin Grundtvig (1783-1872), le philosophe allemand Fichte eut un élève de génie au Danemark. Selon Grundtvig, le Verbe de Dieu se manifeste dans la parole vivante des hommes. De cette doctrine naquit le mouvement des Hautes Écoles populaires, dont le succès ne s’est jamais démenti dans le Nord et qui demeure jusqu’à ce jour l’un des traits les plus originaux de la culture populaire scandinave. Enfin, dans le domaine de la philologie comparée, Rasmus Rask (1787-1832) fit d’étonnantes constatations qui ouvrent la voie aux recherches modernes.

Le second romantisme est plus complexe et plus divers. D’abord, il abandonne la peinture «à grands coups de brosse» d’Oehlenschläger pour la peinture de genre. Celle-ci s’affirme en poésie – Christian Winther (1796-1876) et Emil Aarestrup (1800-1856) – aussi bien qu’au théâtre et dans les genres en prose. Dans le vaudeville alors en vogue s’impose l’école danoise (Johan Ludvig Heiberg, 1791-1860; Henrik Hertz, 1798-1870). La nouvelle est représentée par Steen Steensen Blicher (1782-1848) et le conte assure à Hans Christian Andersen (1805-1875) une gloire immortelle. On ignore généralement qu’Andersen s’est également essayé au théâtre, au roman et a écrit d’intéressantes autobiographies, pour ne retenir que ses Contes , appréciés pour leur finesse, leur apparente naïveté et une gentillesse qui ne va pas sans une philosophie mi-souriante, mi-amère de l’existence.

D’autre part, la nouvelle école romantique prolonge le cynisme de Byron pour réagir, par la suite, contre lui: c’est le cas des romans et nouvelles de Meir Aron Goldschmidt (1819-1887), des deux romans en vers de Frederik Paludan-Müller (1809-1876), La Danseuse (1833) et Adam Homo (1842-1849), et toute l’œuvre de Søren Kierkegaard (1813-1855), qui marque l’apogée de ce romantisme critique.

Naturalisme et impressionnisme

Après ce double épanouissement, les ressources spirituelles du pays semblèrent épuisées pour une génération. À partir de 1870 seulement, les lettres danoises se renouvellent. Dans plusieurs pays d’Europe, un mouvement réaliste avait succédé au romantisme; vers 1870, les idées nouvelles gagnèrent le Danemark. Le porte-parole des temps nouveaux fut Georg Brandes (1842-1927). Dans ses conférences publiques de 1871, il déclara la guerre aux traditions religieuses et morales du pays; il revendiquait les droits de la raison dans tous les domaines de la vie spirituelle. Bientôt, un certain nombre de jeunes écrivains se groupaient autour de lui: un auteur dramatique, son frère Edvard Brandes (1847-1931), des romanciers naturalistes tels que Sophus Schandorph (1831-1901), Karl Gjellerup (1857-1919), Jens Peter Jacobsen (1847-1885) et Henrik Pontoppidan (1857-1943), un poète lyrique, Holger Drachmann (1846-1908) et un philosophe, Harald Høffding (1843-1931). Brandes fut en même temps le fondateur de la critique littéraire moderne au Danemark. Le respect positiviste des faits apparaît également dans les travaux de Kristian Erslev (1852-1930), qui introduisit au Danemark la critique systématique des sources historiques. Chez le grand romancier Herman Bang (1857-1912), le naturalisme se transforma peu à peu en un impressionnisme extrêmement suggestif.

Symbolisme

À partir de 1890 se manifesta une réaction contre le positivisme littéraire et philosophique. Un peu partout en Europe, on constate un renouveau du sentiment religieux et de la philosophie spiritualiste. Pour le Danemark, ce fut avant tout la France qui inspira l’école nouvelle. Deux influences s’exercent sur ce mouvement: celle du catholicisme et celle du symbolisme. Johannes Jørgensen (1866-1956) fonda la revue La Tour , dans laquelle il exprimait le dégoût qu’éprouvaient certains esprits modernes pour la seule réalité terrestre et son expression dans les arts; il divulguait les écrits de Huysmans, de Baudelaire, de Verlaine et de Mallarmé. Jørgensen fut lui-même un poète lyrique remarquable et, après sa conversion au catholicisme, un hagiographe de grande renommée (Saint François d’Assise , Sainte Catherine de Sienne , Sainte Brigitte ). Son adhésion au catholicisme le sépara de deux amis poètes: Viggo Stuckenberg (1863-1905), dont les vers ont des accents d’intimité et de courage viril, et Sophus Claussen (1865-1931), le plus subtil et le plus moderne des symbolistes danois. Un quatrième poète lyrique, Helge Rode (1870-1937), inclinait au mysticisme.

Expansionnisme et régionalisme

Cependant, le spiritualisme ne fut pas de longue durée. Au seuil du XXe siècle, une nouvelle figure apparaît dans la littérature danoise, celle d’un homme fort, chantre de la terre et du progrès technique: Johannes V. Jensen (1873-1950), puissant représentant de l’expansionnisme littéraire. Les darwinistes firent de lui le romancier de l’évolution biologique. Par un roman fleuve, Le Long Voyage , qui relatait les étapes d’une humanité en progression, il prétendait remplacer le récit de la Genèse. Les symbolistes s’étaient penchés sur le monde intérieur de l’âme; Johannes V. Jensen avait redécouvert le monde extérieur, sa petite province natale aussi bien que les pays exotiques. Chez lui, le régionalisme va de pair avec l’expansionnisme. À côté de Jensen, on peut signaler bon nombre d’auteurs régionalistes: Jeppe Aakjaer (1866-1930) a chanté le paysan jutlandais; chez Johan Skjoldborg (1861-1936), la description des mœurs paysannes s’allie à la volonté de lutter pour améliorer le sort des petits fermiers. Cet auteur unit le roman régionaliste au roman social. Il en va de même dans les romans plus récents de Martin Andersen Nexø et de Hans Kirk. Pellé le Conquérant , véritable épopée en prose des luttes socialistes au Danemark, a valu à Nexø (1869-1954) une renommée quasi mondiale. Dans Les Pêcheurs , Hans Kirk (1898-1926) analyse avec pénétration les métamorphoses d’une petite communauté jutlandaise.

L’époque contemporaine

L’entre-deux-guerres

Bien que le Danemark fût en dehors du premier conflit mondial, celui-ci eut de profondes répercussions sur la littérature danoise. L’état des esprits transparaît surtout chez trois écrivains qui ont publié leurs principales œuvres entre les deux guerres: Tom Kristensen (1893-1974) et Nis Petersen (1897-1943), tous deux poètes et prosateurs, Jacob Paludan (1896-1975), romancier et essayiste. Leurs écrits traduisent un malaise; c’est la désillusion en face d’un monde sans foi ni loi. Un peu à l’écart se trouve Karen Blixen (1885-1962), dont les histoires fantastiques, publiées sous le pseudonyme d’Isak Dinesen, la situent dans la lignée des grands conteurs.

Pendant la même période, le théâtre passe de l’expressionnisme expérimental au grand drame shakespearien. Avant et pendant l’occupation allemande au Danemark, le pasteur luthérien Kaj Munk (1898-1944) met en scène les passions d’un monde partagé entre la démocratie et la dictature. Avec Carl Soya (1896-1983), naturaliste et humaniste, et Kjeld Abell (1901-1961), disciple de Jean Giraudoux, Munk appartient à un petit groupe d’auteurs dramatiques très différents les uns des autres par l’inspiration et l’expression, mais tous très avertis des exigences du théâtre.

L’après-guerre

Malgré l’immense soulagement que causa la fin des hostilités, l’utilisation qui avait été faite de la bombe atomique laissait les écrivains dans un état de consternation et d’angoisse. Dans une revue intitulée Heretica (1948-1953), de jeunes poètes lyriques, sceptiques et pessimistes, se montraient fort critiques à l’égard d’un humanisme qui se contente d’un monde simplement humain; ils étaient à la recherche d’un Dieu. Les poésies de Thorkild Bjørnvig (né en 1918) et d’Ole Wivel (né en 1921) sont des témoignages durables de ces élans désespérés vers un monde spirituel. Des tendances analogues se dessinaient chez trois grands prosateurs plus ou moins liés au groupe de Heretica : H. C. Branner (1903-1966), avec Le Cavalier (1949); Martin A. Hansen (1909-1955), dans Le Menteur (1950); Paul La Cour (1902-1956), auteur de Fragments d’un journal (1948). Dans ce petit livre, ce dernier exprime sa confiance dans la poésie qui est capable de transformer notre existence: née de nos instincts animaux, elle peut la métamorphoser en esprit.

Vers 1955, l’ère du «modernisme» s’est ouverte au Danemark. Dans ce mouvement, on a pu reconnaître, dès le début, une double origine, nationale et étrangère. En effet, l’initiateur de l’«absurdisme» danois, Villy Sørensen (né en 1929), doit autant à Kierkegaard qu’à Heidegger et à Kafka, d’ailleurs tous deux disciples du premier. Dans ses contes fantastiques ainsi que dans ses essais de philosophie et de critique littéraire, Sørensen montre que ce n’est qu’en faisant face à sa propre situation, dans un esprit de sincérité sans réserve, que l’homme moderne, divisé et aliéné, pourra espérer retrouver cette personnalité qu’il a perdue. L’art et la littérature sont appelés à devenir, une fois de plus, les instruments du salut.

Dans la phalange des jeunes auteurs modernistes, Klaus Rifbjerg (né en 1931) est de loin le plus dynamique et celui dont l’œuvre est la plus diverse. Membre, depuis 1967, de l’Académie danoise, fondée en 1960 par un groupe de seize écrivains, Rifbjerg est bien l’auteur à talents multiples caractéristique du monde moderne: il veut s’adresser aux masses par tous les moyens de communication. Par une avalanche de poésies, de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre, ainsi que par des critiques et des films, il scandalise avec joie le public bourgeois et cherche en même temps à trouver son véritable moi. Selon Rifbjerg, le narcissisme est l’écueil sur lequel le poète moderne fait le plus souvent naufrage.

Une littérature démystifiée

Désormais, les grands mots d’ordre des trente années qui suivirent la dernière guerre mondiale sont radicalement battus en brèche, ne serait-ce qu’à cause des bouleversements fantastiques qui ont marqué l’histoire mondiale ces derniers temps – le Danemark, premier des pays scandinaves à être entré dans la C.E.E., y a toujours été particulièrement sensible – et de la caducité croissante des grands maîtres à penser (Marx, Freud) que s’était plus ou moins consciemment donnés le Nord. On voit donc croître, malgré la persistance de quelques inconditionnels comme Tage Skou-Hansen (né en 1925) – Les Arbres nus (1957) – ou Hans-Jørgen Nielsen (né en 1941) – L’Ange footballeur (1979) –, une défiance tantôt ironique, tantôt indignée à l’égard des engagements inconditionnels, notamment politiques, et de l’intellectualisme à tout prix, si bien incarné, naguère, par les «absurdistes» comme Villy Sørensen – Ragnarøk (1982) –, Peter Seeberg (né en 1925) – Voyage à Ribe (1990) – ou Leif Panduro (1923-1977) – Le chant du merle derrière les barreaux (1958). L’effort de «démystification» de la littérature se porte sur deux fronts. D’abord sur un retour en force d’une des constantes danoises depuis la fantaisie et l’exaltation de la vie ici et maintenant. C’est le cas de Jens Smerup Sørensen (né en 1946) – Ma Chair danoise (1971) – ou de Hanne Marie Svendsen (née en 1938) – La Boule d’or (1985) – et, plus indirectement, de quelques tenants de la tendance romanesque dite documentaire (qui exalte la noblesse de l’être humain à partir d’exemples historiques) comme Thorkild Hansen (1927-1990) – La Mort en Arabie (1962) – ou Henrik Stangerup (né en 1937) – Le Séducteur (1985). Parallèlement, les écrivains, les poètes surtout, certainement à l’exemple de Klaus Rifbjerg, se livrent à une passionnante enquête sur les possibilités de la langue à laquelle les auteurs danois ont, depuis toujours, porté la plus grande attention, soit pour en manifester les innombrables possibilités, comme Svend Åge Madsen (né en 1939) – Mettons que le monde existe (1974) –, soit pour en faire valoir les profondeurs métaphysiques: c’est le cas du grand poète Inger Christensen (née en 1935) – Ça (1969), La Chambre peinte (1976). Mais Henrik Nordbrandt (né en 1945) – Verre (1976) – soutient la comparaison, à moins que l’on ne préfère les subtiles variations d’Uffe Harder (né en 1930) – Il doit y avoir une manière (1984). Soulignons, ici comme partout ailleurs en Scandinavie, une impressionnante montée des femmes écrivains appliquées à dénoncer un univers jusqu’ici exclusivement dominé par une vision masculine: Dorrit Willumsen (née en 1940) – Marie (1983) –, Kirsten Thorup (née en 1942) – Le Ciel et l’enfer (1982) –, et surtout Susanne Brøgger (née en 1950) – Délivrez-nous de l’amour (1973) –, sans oublier Dea Trier Mørch (née en 1941) –, Les enfants de l’hiver (1976). Il est possible, toutefois, que la postérité privilégie Tove Ditlevsen (1917-1976) – La Chambre de Vilhelm (1975) – dont l’œuvre poétique et romanesque parvient à concilier un impitoyable procès de la vie moderne avec une vision féerique de la réalité. À moins que l’œuvre inclassable de Per Hultberg (né en 1935) – Requiem (1985) –, splendide méditation sur l’inexistence de l’histoire à partir d’un démontage-remontage de la «réalité», n’acquière l’audience internationale qu’elle mérite. Cela suffit, en tout cas, pour justifier l’admiration que l’on éprouve devant une littérature à la fois tellement ouverte aux souffles du modernisme et si fortement attachée à sauvegarder l’essence du vivant.

Danemark
(royaume de) (Kongeriget Danmark) état de l'Europe septent., sur la mer du Nord et la Baltique; 43 075 km²; 5 177 770 hab.; cap. Copenhague. Nature de l'état: monarchie constitutionnelle. Langue off.: danois. Monnaie: couronne danoise. Relig.: luthéranisme. Géogr. phys. et hum. - Bordés par un littoral de 7 314 km, plaines et bas plateaux furent modelés par les glaciers quaternaires. La péninsule du Jylland couvre 69 % du territ.; on compte plus de 500 îles, dont la princ. est Sjaelland. Le climat, océanique frais et bien arrosé, connaît parfois des hivers rudes. La pop., au niveau de vie très élevé, est urbaine à 85 %. écon. - Fondée sur l'élevage intensif des vaches laitières et des porcs, l'agriculture emploie 5 % des actifs et assure, avec la pêche (1er rang européen), près de la moitié des recettes d'exportation. Les hydrocarbures de la mer du Nord ont réduit un peu la dépendance énergétique. Doté d'excellentes infrastructures, le pays dispose d'une industrie diversifiée mais le secteur tertiaire emploie 67 % des actifs. Les difficultés écon. des années 80 ont imposé des mesures d'austérité; l'appartenance à une Europe libérale a entraîné la concentration des entreprises. Hist. - Le Danemark connut une brillante civilisation à l'époque mégalithique et à l'âge du bronze. Les Vikings chassèrent les Angles et les Jutes vers 500 apr. J.-C. Les Danois ont participé aux navigations vikings et, en partic., ont peuplé la Normandie. Converti au christianisme à partir de 960, le Danemark devint le centre d'un vaste empire marit. sous Knud le Grand (1016-1035), mais la Norvège, puis l'Angleterre (1042) s'en détachèrent. Du XIe au XIVe s., le Danemark conquit un empire maritime en Baltique; son effondrement et la puissance croissante de la Hanse incitèrent les pays scandinaves à réaliser l' Union de Kalmar (1387-1523), qui ensuite fut rompue par la Suède. Le Danemark adopta la Réforme en 1536 et l'imposa en 1537 à la Norvège, qui fut sa vassale. Du XVIe au XVIIIe s., il résista mal à l'hégémonie suédoise: perte de la Scanie, du Halland et de Bornholm (1658), mais fut très prospère au XVIIIe s. (renforcement du pouvoir royal, progrès de l'agric., abolition du servage). La perte de la Norvège (1814) sanctionna son alliance avec Napoléon. Vaincu par la Prusse et l'Autriche (1864), le Danemark dut abandonner le Schleswig (Slesvig), le Holstein et le Lauenburg. Neutre pendant la Première Guerre mondiale, il récupéra la partie N. du Schleswig, après plébiscite (1920), mais dut reconnaître l'autonomie de l'Islande (1918) puis son indépendance (1944). Occupé sans combats en 1940 (le civisme des Danois empêcha les Allemands de persécuter les Juifs), il fut libéré en 1945. Depuis, le pouvoir est exercé par les sociaux-démocrates, en alternance avec une coalition de libéraux et de radicaux; progrès écon. et sociaux se sont conjugués. En 1972, le Danemark adhéra à la C.é.E. Cette m. année, Marguerite II (née en 1940) a succédé à son père, Frédéric IX, décédé. Le Groenland a obtenu son autonomie en 1979. Poul Schlüter, Premier ministre (libéral) de 1982 à 1993, a dirigé un gouvernement minoritaire à partir de 1987. Le pays, consulté par référendum en juin 1992, s'est opposé à la ratification du traité de Maastricht, mais l'a approuvé en mai 1993. Cette même année, Poul Rasmussen (social-démocrate) a remplacé P. Schlüter, démissionnaire, à la tête d'un gouv. de coalition. En mars 1998, il remporte de justesse les législatives.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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